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Le mouvement des afghans : Retour sur les questions de fond

01/05/2014

Le jeudi 3 avril 2014, la libre publiait un article titré « Église du béguinage, les afghans capitulent », un titre qui est non seulement erronné dans les faits qu’il relate, mais aussi dans le cadrage qu’il propose. Les enjeux de la lutte des afghans pour leur droit au séjour sont analysés par l’impact le plus local des événements : « les afghans occupent un nouveau bâtiment », « Maggy Deblock ne cédera pas au chantage », « les afghans capitulent », « confrontation avec la police ». La description des traits psychologiques des différents acteurs poussent à une lecture moraliste qui s’éloigne de l’analyse politique. Or, il ne s’agit pas d’une lutte entre une secrétaire d’État, qui sera humaine ou sévère, et un mouvement social, qui sera courageux ou fatigué. Il s’agit de traiter la question de fond : est-il légitime d’expulser vers l’Afghanistan ?

Pour y répondre, il convient d’articuler l’analyse du contexte belge et l’analyse du contexte afghan. L’Afghanistan, pays en guerre depuis 32 ans, traverse en 2001 une année terriblement violente pour sa population civile, lorsque les Etats-Unis y envoient des troupes suite à l’attentat du 11 septembre. La Belgique rejoindra la coalition quelques mois plus tard. Si l’on ne suit les sources que d’une seule partie du conflit, l’OTAN (par son organe de sécurité UNAMA), on constate que la violence des combats augmente avec l’extension du pouvoir des Talibans en 2006, pour atteindre un record en morts civiles en 2011. Les deux principales causes de mortalités sont les explosifs improvisés, qui tuent 2 personnes par jour, et les affrontements directs.

La Belgique avait cessé d’expulser les ressortissants afghans, pourtant en 2010 elle choisit de se remettre à l’ouvrage. Elle le fait sans accord de réadmission du gouvernement afghan. Pas besoin : c’est l’armée belge qui contrôle l’aéroport de Kaboul. Paradoxalement, à partir de 2009, plus le nombre de morts civiles augmentent, plus le nombre de déportations depuis la Belgique augmentera lui aussi.

Les Afghans n’ont jamais cessé de revendiquer leur droit à une protection internationale. Des actions collectives ont eu lieu en 2009, 2010 et 2011. Le dernier mouvement des afghans a débuté par une action collective le 8 mars 2013, la journée internationale de la femme. En juillet 2013, ils se rendaient devant le cabinet de la Secrétaire d’Etat avec des familles pour dénoncer le danger particulier pour les enfants, revendication soutenue par le pédopsychiatre Peter Adrianssens. Que ce soit des familles qui composent ce mouvement n’est pas une simple curiosité locale : le nombre de mort de femmes et d’enfants a augmenté de 55 % en 2010. L’année 2013 atteint presque le record de victimes, en faisant la seconde année la plus violente en 12 ans de conflit. 75 % des incidents sont causés par des explosifs improvisés : les enfants en sont les victimes privilégiées. La violence à l’encontre des femmes a doublé en quatre ans.

En Belgique, les expulsions de ressortissants afghans ont triplé. De nombreuses familles se voient refuser toute possibilité de séjour même temporaire. Elles ne sont néanmoins pas expulsées et se voient proposer un retour volontaire, contre leur droit à un accueil. Un choix impossible entre les rues de Bruxelles et les rues de Kaboul. Une politique qui les laisse de fait dans une illégalité structurelle.

Ce sont ces familles qui, le 8 septembre 2013, occupent un bâtiment à la rue du trône, afin de manifester auprès du cabinet du Premier Ministre. Parce qu’un premier Ministre socialiste serait plus à l’écoute qu’une Secrétaire d’État libérale ? Non. Deux jours avant l’occupation, l’agence belga dressait le bilan de la mission des F16 belges – des chasseurs bombardiers – en Afghanistan : 14.000 heures de vol et 5000 missions de soutien à l’armée de terre. Or, selon les chiffres de l’UNAMA, que l’on peut considérer comme une sous-estimation, 14 % des victimes le sont du fait des forces armées internationales, dont 110 enfants tués par les forces aériennes. Les revendications des familles afghanes ne sont pas déconnectées de leur expérience en Afghanistan : elles demandent la protection d’un gouvernement qui les bombarde. Contrairement à nous, leur expérience rend évident à leurs yeux le lien entre leur condition en Belgique et les enjeux géopolitiques de leur pays.

Les Afghans s’adressent donc au gouvernement belge, représenté par son Premier Ministre pour demander un moratoire sur les expulsions vers l’Afghanistan. Ils sont suivis dans cette revendication par l’ensemble des associations spécialisées sur les questions d’asile.

Lors du débat au Parlement sur le CGRA, le sujet est mis sur la table. Le CIRE, le Vluchtelingenwerk et la Ligue des droits de l’Homme dénoncent des dysfonctionnements structurels dans la manière dont les demandes d’asile sont traitées. Simultanément, 50 mètres plus loin, la police de Bruxelles renversent des poussettes et un agent matraque le crâne d’un des afghans qui gardera huit points de sutures.

Les questions posées par les instances d’asile attendent des réponses encyclopédiques : les noms de tous les districts avoisinants le sien, le nom des rivières, le nom des hôpitaux, les noms des enfants des hommes politiques locaux. Le document stratégique de l’Union Européenne souligne pourtant que 72 % de la population est analphabète.

Par ailleurs les sources utilisées pour compter les incidents en Afghanistan, et notamment à Kaboul, sous-évaluent le risque réel. Le simple comptage des incidents ne donne aucune idée de la campagne de terreur : ANSO, organisation dévouée à la sécurité des ONG dans les pays en guerre, déclare que la légère et temporaire baisse de morts civiles en 2012 a été accompagnée d’une large campagne d’intimidation dans les villages. De plus, les rapports de l’UNAMA se limitent aux affrontements entre les forces internationales et les talibans, dans un conflit où s’affrontent entre eux les seigneurs de guerre et les groupes insurgés : ce vers quoi se dirige le conflit afghan après le retrait des forces armées en fin 2014. Ces incidents et leurs victimes ne sont pas comptabilisés. En 2010, le GRIP avait d’ailleurs critiqué la méthode dite de « surveillance passive », employée par le CGRA, pour évaluer les morts : la lecture des rapports et de la presse internationale, qui tendent à rapporter les morts de leurs ressortissants. Les incidents les plus locaux sont relevés dans la presse de langue locale, que les experts ne maîtrisent pas. Employant une méthode plus fiable dans son dernier rapport sur l’Afghanistan, MSF comptabilisait qu’une personne sur trois dans son hôpital à Kaboul a été ou a eu un proche victime de violence liée à la guerre. La ville, considérée comme une zone sûre par la Belgique, est pourtant considérée comme une cible privilégiée des attentats suicides : l’attaque du Serena Hotel a vu une balle dans la tête d’une fille de 10 ans et d’un garçon de 3 ans. Qui a interrogé les responsables de sécurité des équipes d’ONG à Kaboul et pour quelle raison ? Les rapports de sécurité d’ANSO ne sont désormais plus publics, suite à leur usage douteux par les administrations nationales qui cherchent à déterminer si telle rue est moins sujette à un attentat suicide que l’autre, plutôt que de considérer la sécurité de la ville comme un ensemble.

Aujourd’hui, le taux de reconnaissance par le CGRA a évolué. C’est une demi-victoire du mouvement des Afghans. Ils se félicitent de voir le taux de protection rehaussé, ils s’interrogent toujours sur le sort de ceux et celles qui n’auront pas bien répondu aux questions… Capitulent-ils ? Changent-ils de bâtiment ? Ces questions sont superficielles et nient la réalité internationale. La question à se poser est la suivante : les institutions belges permettent-elles de faire appliquer le droit d’asile ? Mais elle en cache une bien plus profonde : quel est le bilan et la responsabilité de la Belgique dans sa guerre en Afghanistan ?

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