Non monsieur, nous les belges on sortira en dernier, comme ça on voit qui vous tabassez

28/10/2013

[Témoignage de Camille, doctorante en sciences sociales, sur son arrestation de mardi avec le collectif des afghans en lutte pour la prise en compte de la situation dans leur pays. Avec celui de Grégory, il vient compléter le témoignage de Selma, avocate des afghans. Plus de contenu sur la page du collectif afghan et celle du comité de soutien]

J’étais à l’université, comme tous les jours de la semaine. Je gardais mon téléphone près de moi parce que j’avais reçu un message pendant le weekend qui stipulait des risques d’expulsion. Je reçois donc le message « expulsion, besoin de soutien ». Je prends mon vélo, je pédale jusque rue du trône, il n’y a déjà plus rien à faire : l’entrée du bâtiment a été remplacée par un mur de combis et de policiers. Je reconnais quelques têtes (abasourdies) sur le trottoir d’en face et on me dit, que, ne sachant où aller, les afghans manifestent à art-loi. La revendication de la manifestation est simple : « après avoir expulsé ce bâtiment, que proposez-vous pour reloger 200 personnes ? ».

 On se lève tous, mais c’était déjà trop tard, on est encerclé, il y a autant de policiers autour de nous que de manifestants.

On se lève tous, mais c’était déjà trop tard, on est encerclé, il y a autant de policiers autour de nous que de manifestants.

Une fois arrivée à la petite ceinture, je vois cent-cinquante personnes en sit-in. Je m’assieds au sol et je chante avec le groupe « We want justice », « Afghanistan is niet veilig ». Le commissaire arrive au centre du groupe, il essaye d’arrêter le porte-parole, alors qu’il n’y a aucune violence. L’avocate et des membres du comité de soutien s’interposent, on voit la haine s’inscrire sur le visage du commissaire, je sens que ça va mal tourner.

Les policiers avancent en courant sur les côtés, on commence à se faire encercler. A ce moment là, l’avocate nous conseille de nous lever et de partir, de ne pas opposer de résistance. On se lève tous, mais c’était déjà trop tard, on est encerclé, il y a autant de policiers autour de nous que de manifestants. J’échange des regards avec la dizaine de belges présents, « qu’est ce qu’on peut faire ? », « rester les derniers ». On doit être 200 à ce moment là, les soutiens arrivaient au compte goutte, il faut dire que le message était parti il y a moins d’une heure.

 Je suis écrasée contre boucliers des policiers, un enfant se fait marcher dessus par les policiers, les poussettes sont écrasées par ce cercle toujours plus oppressant.

Je suis écrasée contre boucliers des policiers, un enfant se fait marcher dessus par les policiers, les poussettes sont écrasées par ce cercle toujours plus oppressant.

La panique commence à s’emparer des gens, une femme hurle, elle ne trouve plus son enfant, le cercle se referme de plus en plus, jusqu’à nous compresser les uns contre les autres. Je suis écrasée contre boucliers des policiers, un enfant se fait marcher dessus par les policiers, les poussettes sont écrasées par ce cercle toujours plus oppressant. On essaie de rester bien soudé, on se tient par les bras pour tenter de créer un noyau dur et peut être d’avancer un peu, mais on n’y arrive pas, les matraques se lèvent et s’abattent sur Ali.

Les matraques se lèvent et s’abattent sur Ali.

Les matraques se lèvent et s’abattent sur Ali.

Maintenant il est au sol, dans une flaque de sang, et il faut du temps pour convaincre les policiers d’appeler une ambulance. Pendant ce temps là, on a réussi à passer les petits par-dessus les cordons policiers, on s’est pris des gaz lacrymogènes (principalement ceux qui ont vu la figure du policier qui a frappé Ali) et une flaque de 50 cm² de sang sur le trottoir devient la matérialisation de la honte que je porte à mon pays.

une flaque de 50 cm² de sang sur le trottoir devient la matérialisation de la honte que je porte à mon pays

une flaque de 50 cm² de sang sur le trottoir devient la matérialisation de la honte que je porte à mon pays

Tout se passe très vite, les combis sont derrière, on sera tous arrêtés. Moi, je me dis qu’il faut que je quitte ce cercle le plus tard possible, pour la simple raison que sans papier c’est sans droit dans notre systèmes de répression (des mouvements sociaux), et qu’avec ma carte d’identité magnétique, on m’a offert l’illusion d’avoir le droit de voir, le droit de parler, le droit de témoigner et de revendiquer le respect des droits fondamentaux, face aux forces de l’ordre, mais aussi face à toute la politique migratoire et toute la politique (anti)sociale de notre pays. Le fait d’avoir cette carte d’identité, la nationalité belge, fait de moi un objecteur de conscience, un témoin privilégié de la violence engagée contre ces personnes, et je dois rester le plus longtemps possible dans ce cercle. La violence ne s’arrête pas aux coups, elle est ancrée dans les comportements, le commissaire se place au milieu du cercle, et crie en anglais que les manifestants peuvent remercie X, un réfugié politique qui a été régularisé il y a quelques années et qui offre son soutien au mouvement « You can say thank you fo X, it is no risk for him, but it’s very dangerous for you, you haven’t any visa or ID ». Quoi de plus beau de voir la police semer la zizanie au sein même de la solidarité qui unit les défendeurs de la cause.

« Alors mademoiselle vous sortez ? » « Non monsieur, nous les belges on sortira en dernier, comme ça on voit qui vous tabassez », c’est mal passé comme commentaire, une main m’agrippe les cheveux et me fait sortir en 5 secondes de ce cercle, ça s’appelle se faire traîner à terre. Ensuite, les colsons, et direction les combis, je vois une bonne partie des manifestants qui sont en file par terre, les mains attachées dans le dos. Puis, on me dépose à côté de l’avocate des afghans, dans les premières arrêtées, les mains aussi attachées que les autres et on nous met dans le bus.

Dans le bus, ce sont des regards tristes des « merci madame Selma », « merci mademoiselle pour nous soutenir », mais aussi des « au revoir, pour moi ce sera la deuxième fois en centre fermé, on ne me reverra plus ». Les vitres sont teintées, on ne peut pas voir dehors, on ne sait pas où on nous amène, il fait une chaleur étouffante, c’était une belle journée pour se faire arrêter. Ce bus me donne l’impression d’animaux qu’on enverrait à l’abattoir, voir d’un scénario similaire aux atrocités commises dans tous les génocides. On arrive aux casernes, les femmes et les hommes sont séparés, on nous place en cellule sans nous enlever les liens qui nous tiennent les poignés dans le dos. Ils sont parfois si serrés pour certaines d’entre nous que le sang ne passe plus, dans tous les cas, nos poignets sont rouges et certaines ont des traces de coup sur les bras. Et dire qu’on était pacifistes…

On a chanté, on a crié, on a parlé, on s’est tues… On n’a pas reçu d’eau, ni quoi que ce soit d’ailleurs.

Ils ont relâchés les belges à 19h, on a crié en passant devant les cellules de hommes « What do we want ? We want justice ». « Si tu ne te tais pas, tu y retournes directement ».  On n’avait des proches qui nous attendaient devant les casernes, mais il ne fallait pas donner de joie à ceux qui criaient pour notre liberté dehors, et on a du remonter dans le bus, et ils nous ont déposé en ville. Il pleuvait des torrents, encore une belle journée qui prend fin.

Les afghans commençaient à sortir ce matin, l’office des étrangers a été saisi, le combat continue…

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Arrêtez moi l’avocate en rouge

28/10/2013

[Témoignage de Selma sur l’arrestation du 22 octobre 2013, soutenant le collectif des afghans en lutte à Bruxelles contre les décisions de refus d’asile par le Commissariat Général aux Réfugiés et Apatrides. Pour différents points de vue, celui d’une autre personne arrêtée, celui d’une personne non arrêtée. Plus de contenu sur la page du collectif afghan]

« Arrêtez-moi l’avocate en rouge »

Mon arrestation a peut-être déjà été commentée par d’autres, mais je tiens à en faire le récit. Non pas que j’imagine qu’elle soit plus importante que celles d’autres militant(e)s et que celles beaucoup plus lourdes de conséquences des Afghans. J’ai juste besoin de raconter une journée surprenante à plus d’un titre.

Je me suis rendue à 10 heures du matin au parlement fédéral où la commission intérieure se penchait sur le rapport du CGRA et la politique de retour. Je savais qu’il serait question d’Aref, ce jeune Afghan, mort après son retour « volontaire » en Afghanistan.

J’ai entendu le CGRA et l’Office des Etrangers décrire leurs missions respectives, sans aucun état d’âme et sans la moindre remise en question. Les représentants des ONG (Vluchtelingenwerk, CIRE et Ligue des droits de l’Homme) ont pourtant pointé des dysfonctionnements et des lacunes dans l’examen de la protection qui doit être réalisé avant d’envisager un retour volontaire ou non. Le CIRE a énuméré les hypothèses – nombreuses- dans lesquelles cet examen n’est pas réalisé avec la rigueur voulue et a rappelé une récente condamnation de la Belgique par la Cour européenne des droits de l’Homme.

Plusieurs parlementaires ont parlé du jeune Aref. Cela n’a pas semblé émouvoir les représentants des institutions ou du moins n’a pas conduit à un changement de position.

Je suis sortie un peu avant la fin, attristée par la teneur du débat. La manifestation des Afghans devant le Parlement, plus exactement à Madou où la police leur avait enjoint de rester, s’était déjà éloignée

Je m’apprêtais à retourner au bureau, vers 13h15, quand j’ai reçu un appel annonçant l’expulsion du bâtiment rue du Trône. Les quelques 200 Afghans étaient à Arts-Loi. Je les ai rejoints. Ils faisaient un sitting, ils venaient d’apprendre qu’il était inutile pour eux de retourner rue du Trône et ne savaient pas du tout où aller. Ils semblaient découragés et désorientés.

Le Commissaire de police leur a dit de partir, ils ont répondu non. Au bout d’une demi-heure, j’ai vu arriver des policiers avec des boucliers et des chiens sans muselière. J’ai dit aux Afghans qu’il valait mieux partir. Lorsqu’ils se sont levés pour partir, ils ont été encerclés par des policiers. Le cercle était très serré et les policiers faisaient sortir du cercle les femmes et les enfants, mais avec une brutalité totalement injustifiée. Tout le monde avait très peur mais n’opposait pas de résistance.

 Lorsqu’ils se sont levés pour partir, ils ont été encerclés par des policiers.

Lorsqu’ils se sont levés pour partir, ils ont été encerclés par des policiers.

Un policier a renversé une poussette avec un jeune enfant. Je n’arrêtais pas de répéter qu’il y avait des enfants, qu’il n’y avait aucune raison d’être violent.

Un policier a renversé une poussette avec un jeune enfant.

Un policier a renversé une poussette avec un jeune enfant.

J’ai vu un jeune homme blessé étendu par terre, il saignait à la tête. Il était agité et en état de choc. Je me suis agenouillée près de lui. J’ai demandé aux policiers s’ils avaient appelés les secours. Je parlais au jeune homme pour qu’il ne perde pas conscience. Je lui ai demandé de me dire son nom, il a répondu Ali. Un policier m’a tirée par la manche en disant « dégagez ». Son collègue lui a dit « laisse-la elle nous aide, elle le calme ».

Son collègue lui a dit « laisse-la elle nous aide, elle le calme ».

Son collègue lui a dit « laisse-la elle nous aide, elle le calme ».

J’ai entendu qu’on m’appelait pour me dire que Samir était arrêté, je suis encore restée près du jeune homme, me disant que je ne pouvais de toute façon rien faire.

J’ai vu Monsieur Joris Capenbergh  – que je connais – saisi par un policier, jeté au sol, alors qu’il était sur le trottoir et assistait médusé à la scène. Les policiers l’ont ensuite forcé à entrer dans le cercle. Il m’a appelé à l’aide, je me suis relevée et j’ai vu d’autres policiers projeter un Afghan par terre et le rouer de coups. Je suis intervenue très calmement en leur disant : La loi sur la fonction de police ne vous autorise pas à faire usage de violence. Il n’oppose pas de résistance. Vous ne pouvez pas le frapper.

Le commissaire m’a montré du doigt et je l’ai entendu distinctement  dire : Arrêtez-moi l’avocate en rouge.

Trois hommes sont venus vers moi, j’étais sur le trottoir, j’ai écarté les bras et je n’ai opposé aucune résistance. J’ai dit au policier qu’il me faisait mal et il a spontanément desserré mon bras. Il m’a attaché les bras dans le dos.

Trois hommes sont venus vers moi, j’étais sur le trottoir, j’ai écarté les bras et je n’ai opposé aucune résistance.

Trois hommes sont venus vers moi, j’étais sur le trottoir, j’ai écarté les bras et je n’ai opposé aucune résistance.

J’ai du aller m’asseoir dans la rue de la Loi à quelques pas du cabinet du premier Ministre où j’avais été reçue quelques jours avant. La situation était surréaliste.

Une policière est venue pour me surveiller. Elle a resserré mes attaches, sans raison, comme ca, juste pour faire mal. Et je dois dire c’est douloureux.

On m’a ensuite fait monter dans un bus, aux vitres teintées. Nous étions deux femmes et il n’y avait que des hommes. Les Afghans étaient atterrés de me voir là avec eux. Ils me disaient « merci madame » ou « on est désolé pour vous ». J’étais partagée entre un sentiment de solidarité avec ces hommes qui ne demandent que le droit de vivre en paix et d’impuissance. J’avais peur aussi et je me suis demandée qui irait chercher les enfants à l’école.

Le bus est parti. C’est un sentiment étrange d’être privé de liberté et emmener vers un endroit inconnu. J’avais peur. L’étudiante assise à coté de moi m’a dit qu’elle s’appelait Camille. On a chanté « Terre de détresse », j’ai pleuré.

Arrivés aux casernes d’Etterbeek, on nous a mis dans une grande cellule, où d’autres manifestantes nous ont rejointes. Nous sommes restées à six. Camille a réussi  à se détacher les mains. Elle a téléphoné à mon bureau où mes collègues m’ont dit que ma sœur irait chercher mes enfants et que le bâtonnier était prévenu. Une des manifestantes arrêtées avec moi a brulé mes attaches avec un briquet, j’avais enfin les mains libres et cela fait du bien.

Des journalistes m’ont téléphoné. J’ai pu raconter ce qui s’était passé.

On est venu nous chercher pour nous enregistrer, après une fouille de routine. Le policier à qui j’ai donné ma carte d’identité à juger utile de faire de l’humour. « Est-ce que vous êtes sure que vous êtes belge ? ». Je n’ai pas relevé. La policière qui m’accompagnait était visiblement gênée par la situation.

Un policier que je connais est venu me dire bonjour et me demander comment j’allais. Ce petit bout d’humanité était comme une bouffée d’oxygène.

On nous a conduit dans une autre cellule, sans sac, ni GSM, ni  montre, cette-fois-ci. C’est assez désorientant de perdre totalement la notion du temps.

Nous n’avons plus vu, ni entendu personne jusqu’à notre libération. Nous ne pouvions ni aller aux toilettes, ni boire un verre d’eau. Personne ne m’a parlé, ni donné les raisons de mon arrestation, ni dit à quelle heure on sortirait.

Nous avons été relaxées vers 18h30.

On nous a rendu nos affaires et nous avons du monter de nouveau dans un bus. J’ai téléphoné à mon collègue qui m’a dit que presque tous les avocats du cabinet étaient devant les casernes. J’ai demandé si nous pouvions sortir du bus, un policier m’a répondu que non. J’ai dit que si nous étions relaxées, il me semblait que cela signifiait que nous étions libres de nos mouvements et d’aller où bon nous semble.

Sur ce le policier est allé chercher son supérieur. Un homme brutal qui a crié que si je n’étais pas contente, il me recollait en cellule.

Le bus nous a amené, nous étions douze. Nous ne savions pas exactement vers où nous allions. Quelqu’un en plaisantant à dit Imaginez qu’ils nous conduisent à Charleroi.

Nous avons été véritablement remis en liberté avenue Louise, sous une pluie battante. Pourquoi cet endroit ? Je ne le saurai sans doute jamais.

Pourquoi ai-je été arrêtée ? Je ne le saurai sans doute jamais non plus.

Lors de l’arrestation, un afghan m’a demandé en anglais « Where is the law ? », un autre lui a répondu en me regardant « They arrested the law. » C’est à ce moment là que j’ai  pleuré.

Hanna Arendt, Sur la violence et les grèves étudiantes

17/06/2012

The extreme form of power is All against One, the extreme form of violence is One against all. And this latter is never possible without instruments. To claim, as if often done, that a tiny unarmed minority has successfully, by means of violence – shouting, kicking up a row, et cetera – disrupted large lecture classes whose overwhelming majority had voted for normal instruction procedures is therefore very misleading. (In a recent case at some German university there was even one lonely “dissenter” among several hundred students who could claim such a strange victory.) What actually happens in such cases is something much more serious: the majority clearly refuses to use its power and overpower the disrupters; the academic processes break down because no one is willing to raise more than a voting finger for the status quo. What the universities are up against is the “immense negative unity” of which Stephen Spender speaks in another context. All of which proves only that a minority can have a much greater potential power than one would expect by counting noses in public-opinion polls. The merely onlooking majority, amused by the spectacle of a shouting match between student and professor, is in fact already the latent ally of the minority.

Hanna Arendt (1969), On Violence, p. 238, in Violence in War and Peace: an Anthology, 2008. Oxford. Blackwell Pusblishing (mes italiques)

Les leaders, l’Etat et les mouvements sociaux

21/05/2012

 

-La vidéo n’est évidemment pas de moi

Il est temps qu’en Europe, on rende hommage à la vigueur et au courage des étudiants québecois, qui lutte aujourd’hui depuis trois mois. A partir de ce beau message philosophique, qui s’adresse  à « ceux qui nous ouvrent les possibles » aussi bien qu’il appelle au soutien de ceux qui formeront une « grande haie d’honneur ».

Je ne m’inquiéterai pas ici de débattre de mes désaccords avec certains arguments de ce message, il me semble bien plus essentiel de s’entendre avant tout sur les accords. Ainsi vous gagnez, je pense, la lutte symbolique. Ainsi, vous luttez contre la résignation : et la grande fête de mobilisation à laquelle vous avez appelé est – comme toujours – brisée par l’État. C’est parce que l’auteur du grand tonnerre s’adresse à « vous tous », et non « à vos leaders » que j’aimerais rendre hommage aux histoires invisibles qui forment votre quotidien, quel que soit votre degré d’engagement, hors des sphères de la représentation politique et médiatique.

Aussi déterminés et convaincus soient-ils aucun de vos représentant ne vous enlèvera le fait que vous êtes les acteurs de votre histoire. En m’inspirant de la critique du colonialisme, j’espère contribuer, à distance, à une lecture de cette histoire.

Le festival comme paradigme politique

Dans le chapitre « Ethnogenesis » de « The Art of Not Being Governed: An Anarchist History of Upland Southeast Asia », James C. Scott (2009) propose une interprétation du processus d’assimilation des groupes égalitaires dans des systèmes hiérarchiques. Ce processus peut être utile dans la lecture de l’institutionnalisation des mouvements sociaux. L’État présuppose un système de taxe, une concentration militaire et une homogénéisation de la production, le tout focalisé sur un territoire, disons, un espace. Aujourd’hui, cet espace peut être pensé non plus comme uniquement territorial, mais comme un espace social. Il n’existe plus, dans nos sociétés postindustrielles, de zones qui ne soient structurées par l’État, sous l’impulsion d’une économie globale. S’il existe des zones de non-droit, elles sont elles-mêmes produites par l’Etat, reléguées volontairement comme espaces  « périphériques » au droit et dont l’existence ne fait que renforcer la force du « centre » (Das et Poole 2004). C’est en formant une force centrifuge, une fuite politique de ce centre, qu’il me semble voir des possibles s’ouvrir. Il ne s’agit pas d’un chaos diffus, mais d’un ordre dynamique.

Hakim Bey a prôné un certain type de manifestation, sans vouloir la définir précisément, appelant à la spontanéité et la défense des libertés qui permettent, par moments, de créer des « zones autonomes temporaires » où les règles sont différentes, locales, égalitaires. On retrouve cette idée sous plusieurs formes chez différents auteurs : Hanna Arendt (1958) appelait à la multiplicité d’espaces publics comme unités politiques, Görz (2008) appelait à l’extension des zones libertaires existantes, dans une écologie politique qui se serait appropriée la technologie. Hakim Bey a eu cette intelligence de ne pas penser ces espaces comme permanents, mais de les penser sur le mode du « festival ». Le mouvement social spontané, une association telle que la CLASSE (tant qu’on la pense comme ouverte), semble faire partie de ces Zones Autonomes Temporaires. La question se pose aujourd’hui en termes de conflit : comment, dans une société entièrement régulée par un État au service d’une économie globale néolibérale, cet État régit-il ses relations avec des groupes temporairement autonomes  ?

Luttes « festivales » et histoire coloniale

On retrouve dans l’histoire des moments très précis de ces rencontres : l’impérialisme et le colonialisme. Il ne s’agit pas d’une période historique bien déterminée, mais de tous ces moments où des États stratifiés socialement ont eu à faire à des groupes égalitaires qui cherchait à résoudre leurs problèmes (matériels et politiques) collectivement. C’est le cas de certaines tribus afghanes, telle que les pachtounes (qui néanmoins, excluent les femmes de ces processus). Ce fut le cas de certains tribus des collines en Asie du Sud-Est qui fréquentèrent les grandes civilisations concentriques de l’époque. Ce fut le cas de certaines tribus amérindiennes au contact des français, anglais, portugais et espagnols. Ce fut, également, le cas des tribus africaines en contact avec les anglais, hollandais, belges ou français. Ce fut le cas des Cosaques aux abords des frontières russes. De cette histoire nous portons l’héritage. Mais personne ne nous a obligé à porter le fardeau des horreurs des vainqueurs. Nous pouvons faire le choix de faire honneur aux combats des vaincus, d’apprendre d’eux et de les réinjecter nos propres luttes sociales, assurant la continuité de toutes les luttes pour la liberté. Nous pouvons nous faire les héritiers de l’histoire des colonisés, et non de celles des colons – qui nous gouvernent encore. Car la lutte contre la hausse des frais vient de révéler, par la réponse violente  du gouvernement, la clé de tout progrès social : la question de l’égalité est intrinsèquement liée à celle la liberté – et non opposée à elle.

En ce sens, les luttes étudiantes, en tant que mouvement spontané et collectif, ont quelque chose à retenir des processus coloniaux de « pacification ».

Bien sûr, un mouvement social n’est pas une masse homogène : il est porté par ses divergences idéologiques, ses mouvances politiques. Mais aujourd’hui, il porte un projet politique commun. Quelle sera la technique de l’État pour institutionnaliser une hydre à mille têtes ? En premier lieu, il les classifiera : en catégorisant les différentes mouvances, en leur attribuant des noms. Comme si chacun d’entre vous pouvait assurer aujourd’hui dans quelle catégorie il s’inscrit. Mais l’État, en tant qu’entité stratifiée, qui a l’habitude d’agir par politique ciblant des groupes sociaux (politique pour les jeunes, politiques pour les retraités, politique pour les réfugiés, etc.), doit catégoriser l’incatégorisable. Car il sait qu’une fois que cette catégorisation est faite, elle prend vie par elle-même : on vient à s’y identifier. Voilà une première réserve qu’il faut avoir à l’esprit. Il s’agit pour l’État de créer des unités administrables, avec lesquelles il pourra négocier. Il tentera de les imposer lui-même, sous le couvert de la discussion. Or, c’est aux gens en lutte d’imposer leur mode de gouvernement. Le consensus et la démocratie directe, que les grecs ont réappris aujourd’hui par la force, sont une de ces possibilités (elles sont infinies, tant qu’il y a de la créativité).

Les leaders et l’État

Une fois la catégorisation opérée, il lui trouvera des leaders. Si ces leaders n’existent pas, il les implantera. Le processus est connu : il prendra le plus médiatique, le plus radical, le plus apprécié. Il lui attribuera un pouvoir. Rappelez vous de l’Indirect Rule et ne pensez pas qu’elle ait pu disparaître. Elle s’est simplement diffusée, voilée, transformée. Ce que l’État fera, c’est imposer un mode politique de représentation. C’est le début des processus d’institutionnalisation – et de déblocage des mouvements. Le but n’est pas de négocier, mais de faire passer la pilule.  S’il n’y arrive pas, l’État se modifiera lui même pour faire intégrer vos alliés. Rappelez vous que la social-démocratie, en Europe, a ces dernières années beaucoup plus privatisé que le néolibéralisme. Cela n’a été possible que pour une raison : les partis socialistes étaient proches des syndicats, et donc mieux placer pour faire faire passer les plans politiques. Il n’y a pas d’ami qui soit consensuel dans ce type de moment. Il faut choisir son camp, et les périodes de mobilisations collectives rendent plus lisibles les prises de position, tant qu’on le garde à l’esprit. En diluant ce qu’il aura désigné comme vos dealers en son sein, l’État diluera vos revendications.

Ce n’est pas le retour de la social-démocratie que votre gouvernement craint aujourd’hui. C’est l’absence de toute forme de concession par un mode de délégation de pouvoir. Ce n’est pas un combat de la social-démocratie contre le libéralisme auquel nous assistons. C’est celui de la démocratie directe contre l’électoralisme. En parlant du vote, Rousseau disait « Les gens pensent qu’ils sont libres parce qu’ils sont libres une minute tous les 5 ans ». Le débat ici n’est pas horizontal, celui de la gauche contre la droite. Il est vertical : celui du bas vers le haut. Il ne s’agit pas d’un individu, Charest, ou de son parti le PL. Il s’agit d’un mode d’organisation institutionnel que l’existence même d’une mouvement autonome temporaire de trois mois est en train de remettre en question. Nous savons très bien qu’on vous accuse d’être des casseurs. Les gens qui vous accusent ne sont certainement pas entrés dans vos universités, n’ont certainement pas lus vos tracts, vos analyses, n’ont pas vu vos modes de communications pour les partager. Ils veulent vous classer comme irrationnels, barbares, sauvages. Ils veulent vous civiliser. Vous « cuire », après une campagne de « pacification », disait l’administration coloniale britannique. L’assujettissement suite à la violence.

Méfiez vous des découpages en mouvance et la délégation des prises de décisions. L’État a tendance à imposer ce mode. « Vous voulez négociez, avec qui voulez vous qu’on le fasse ? » Bien sûr, la négociation est plus longue, plus complexe, lorsqu’il faut attendre des dizaines d’heure de débat, répéter dix fois ses arguments, s’accorder tous ensemble. L’État, dans sa version néolibérale, n’est pas une entité patiente. Parce que le capitalisme ne l’est pas : la globalisation est une course de fond. L’enjeu d’un mouvement est là, tant qu’il n’a pas obtenu ce qu’il voulait. L’État divise les mouvements en mouvances et leaders, car c’est là son mode standard d’interaction avec les communautés sans état, tels que les mouvements autonomes temporaires. Scott avance que la création des tribus en Afrique coloniale était la forme hégémonique de représentation des communautés sans état, produite quotidiennement dans la lutte pour le contrôle des ressources. La ressource dont nous traitons ici n’est évidemment pas productive. La ressource actuelle du mouvement de protestation, c’est l’occupation de l’espace public. Je peux me tromper sur ce point, et une réflexion sur les ressources du mouvement serait utile. Cette réflexion ne peut être que vôtre et collective. Mais ça ne change pas le processus général. Rappelons nous : par la règle de la majorité, le système politique évacue tout débat sur les désaccords. « Acceptez votre défaite » est l’argument de la majorité, qui par sa seule majorité se considère comme légitime. Existe-t-il un espace pour ces désaccords ?

C’est en catégorisant le mouvement, et en autorisant à certaines de ces catégories l’accès à ces ressources (disons donc l’espace public, mais aussi les espaces de négociations), que l’État a imposé ses catégories, et que ces dernières ont été appropriées par les mouvements qui, à l’origine, y résistaient. Une fois l’accès aux ressources donné, ceux qui y ont droit tendent à vouloir le garder. Le rôle des leaders du mouvement prend ici un sens détourné par l’État.

L’un des moyens d’éviter ces processus institutionnels, c’est de fonder le partage des ressources sur la collectivité. Rappelons-nous ici que l’une des ressources, c’est la prise de décision. C’est en divisant lui-même un mouvement en unités administrables qu’il pourra négocier (comme on négocie des rochers en faisant du rafting) que l’État légitimera son autorité. C’est aussi en forçant l’ensemble des étudiants qui ouvrent aujourd’hui les possibles à choisir des modes de décisions et de réflexions issus de sa propre entité : la délégation et la représentation, le vote et la concurrence des ressources. A lui opposer : le consensus, la décentralisation, la transparence et la concertation de tous.

Nous valons mieux que ça

Je pense qu’aujourd’hui déjà une partie de la lutte est gagnée. Et de l’autre côté de l’océan, c’est avec fierté que je regarde vos vidéos. Cette lutte n’est pas gagnée parce que vous avez rempli vos objectifs. Elle l’est tant que vous inventez de nouvelles formes de participations collectives. Elle l’est parce que vous résistez et que vous découvrez, avec horreur, que la police et l’État est fondé sur la violence : ce que les réfugiés, sans-papiers, malades mentaux, prisonniers, toutes formes d’autres enfermés à l’extérieur savent depuis longtemps, mais vivent dans l’ombre. Et que ce faisant, il vient d’engendrer une génération de sceptiques face à ses procédés. Qui, je l’appelle de mes vœux, cherchera à s’en passer.

Car nous valons mieux que ça.

Union européenne et immigration (7) : l’impossible homogénéisation

16/05/2012

Pourquoi les pays de l’Union Européenne ne peuvent pas entièrement contrôler leur flux de migration ? Cet article est une introduction aux théories des migrations et à l’analyse critique des politiques migratoires. Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

Articles connexes :

L’impossible homogénéisation

Comme l’analyse Geddes (2000, 39–42), le contrôle des flux de migrants par les pays européens nécessite une homogénéisation au niveau supranational. Se fondant sur les conditions de réussite d’une action publique, il énumère un ensemble de raisons pour lesquelles l’institutionnalisation d’une véritable politique de contrôle des migrations est peu envisageable à l’heure actuelle en Europe (Geddes 2000, 24–26). Parmi ces conditions, rappelons en quelques-unes :

  • Certains pays en attendent trop de pays d’émigration qui ne sont devenus que récemment des pays d’immigration ;
  • Une politique doit être fondée sur une théorie valide des causes et des effets, ce qui n’est actuellement pas le cas ;
  • Plus la chaîne d’implémentation d’une décision politique est longue, plus il y a de chance qu’elle soit réinterprétée à chaque niveau de transmission ;
  • Pour cette raison, tous les pays et toutes les institutions qui implémentent les décisions doivent être en accord sur ses objectifs. Si ce n’est pas le cas, elle sera vidée de sa substance et inefficace ;
  • Les seules politiques européennes vraiment efficaces sont celles qui ont été directement implémentées par des institutions supranationales (telle que la libre circulation).

En regard des éléments présentés ci-dessus, et notamment des agendas politiques contradictoires aux différents niveaux, il est difficile d’envisager l’institutionnalisation d’une politique supranationale homogène qui contrôle l’ensemble des causes des processus migratoires dans ses dimensions économiques, sociales et politiques.

Conclusion

Nous avons esquissés les raisons pour lesquelles un accord entre les pays de l’UE est peu probable, surtout à l’heure actuelle de la crise. Nous avons montré en quoi certains mécanismes économiques, sociaux et légaux à l’implémentation d’une politique tenant compte de l’ensemble des mécanismes des processus migratoires. Nous avons également souligné que les causes qui sont au fondement des causes de la migration internationale, est aussi au fondement de l’intégration européenne. D’une part, les politiques économiques européennes, telles que la PAC et la libre circulation des personnes et des biens sont deux des causes fondamentales de la création des chaînes migratoires. La mise en place du contrôle systématique de l’installation des personnes n’est pas sérieusement applicable. D’autre part, la reproduction des chaînes migratoires se fondent sur des rapports sociaux informels et relevant de la sphère privée.

Tous ces arguments vont dans le sens suivant : le contrôle des flux de migrants ne peut se faire qu’en appliquant une politique migratoire stricte et homogène au niveau supranational, à l’encontre des droits individuels et de la lutte contre la discrimination. L’idée de la défense d’un marché commun qui maintiendrait une culture européenne judéo-chrétienne en contrôlant entièrement ses migrations affronte deux paradoxes.

Le premier paradoxe est que la réduction de l’accès au territoire, puisqu’il ne modifie pas les flux de migrants mais les rend irrégulier, pousse les migrants à reposer sur une économie informelle sur la base de la solidarité ethnique, comme nous l’avons vu avec les niches ethniques. Se faisant, elle révèle la contradiction essentielle des politiques migratoires contemporaines en Europe et qui se caractérise par (a) une volonté de stopper les flux et (b) d’intégrer les migrants installés. Car, comme l’ont montrés Alba et Nee (Alba and Nee 1997), en réduisant la structure des opportunités des migrants, leur intégration se restreint au domaine de leur groupe ethnique. La rhétorique actuelle joue sur cette contradiction. La solidarité ethnique est la seule intégration possible du fait des conditions structurelles des États européens. Cette solidarité est ensuite présentée comme la cause de la non intégration des individus, alors qu’elle est une conséquence de la non intégration des sociétés. En somme, on empêche des groupes ethniques entiers de s’intégrer en les discriminant sur le marché du travail (que ce soit en leur refusant le permis de travail ou par la discrimination à l’embauche), et ensuite on critique un éventuel « repli communautaire »‘. Par ailleurs, la critique d’un « repli communautaire » ne tient pas compte des premières études sur les migrations qui affirmaient que ce retour au communautaire, loin d’être un signe de non intégration, était au contraire une étape nécessaire du processus d’intégration (Thomas et Znaniecki 1920).

Le second paradoxe sert de conclusion finale à cet argument. Pour contrôler ses flux, l’UE doit se voir attribuer et reconnaître les pleins pouvoirs supranationaux à tous les niveaux de la migration. Pour agir sur les causes, et non seulement sur les effets de la migration internationale, elle devrait en fait abandonner ses piliers fondateurs, c’est-à-dire l’accord de Schengen et la Politique agricole commune, c’est-à-dire les rares domaines où il y a consensus intergouvernemental. Pour préserver l’image que les élus se font de l’UE, ils devraient soit la dissoudre, soit changer totalement sa nature. La défense d’un marché libre commun n’est concrètement pas concevable avec celle d’une identité culturelle européenne conservatrice, par ailleurs totalement mystifiée, soit celle d’une Europe blanche et judéo-chrétienne. Pour le dire autrement : l’Union européenne comme projet économique libéral n’est pas compatible avec l’Europe comme projet culturel homogène.

Union européenne et immigration (6) : des objectifs politiques inconciliables

07/05/2012

Pourquoi les pays de l’Union Européenne ne peuvent pas entièrement contrôler leur flux de migration ? Cet article est une introduction aux théories des migrations et à l’analyse critique des politiques migratoires. Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

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Des objectifs politiques inconciliables

Les contradictions des agendas politiques au sein de l’UE s’observent à différent niveaux. Au niveau supranational, puisque la fonction première de l’UE est la constitution et le maintien d’un marché unique dans une logique de compétitivité internationale. Au niveau intergouvernemental, puisque les contextes et objectifs nationaux sont différents, que ce soit par la position géopolitique ou la structure économique des États. Au niveau national, puisqu’au sein même d’un territoire, des logiques différentes s’affrontent. A tous les niveaux selon les populations ciblées.

Au niveau supranational. Les fondements même de la politique européenne sont à la base de plusieurs mécanismes migratoires. Premièrement, la création d’un marché unique concrétisé dans l’accord de Schengen autorise la libre circulation des citoyens européens. Cette notion même de libre circulation permet la migration internationale au sein de l’UE. Tout le problème des États-membres est alors de contrôler, non pas la circulation, mais l’installation. On peut considérer, puisque la durée d’installation est limitée, que les populations qui circulent sont invitées et non accueillies. Le problème qui se pose est alors similaire à celui du Gastarbeiter allemand, que Geddes (2000, 15) pose en ces termes : que se passe-t-il si l’invité décide de rester ? Il entre dans l’irrégularité et devient indésirable du point de vue du pays d’installation. Si l’invité ne veut pas partir, l’expulsion forcée semble être la seule solution choisie. Or, puisque la migration est un phénomène global qui augmente et s’accélère (Castles and Miller 2003), la mise en place d’une expulsion effective de toutes les migrations indésirables rappellerait les déportations de la seconde guerre mondiale. De plus, le contexte législatif européen ne l’autorise pas : l’article 19§1 de la Charte européenne des droits fondamentaux stipule que « les expulsions collectives sont interdites », alors que l’article 4 du protocole n°4 de la Convention européenne des Droits de l’Homme précise que « les expulsions collectives d’étrangers sont interdites ». Le Comité européen des Droits sociaux a, par exemple, condamné les expulsions collectives de Rroms en France en statuant une violence aggravée au principe de non-discrimination (décision du 25 janvier 2011).

La Politique Agricole Commune (PAC) est un autre fondement de l’intégration européenne. Elle permet à l’UE de taxer les imports et subventionner les exports des marchandises (Castles 2007, 42). Or, nous avons vu supra que l’introduction des économies de marché dans les agricultures locales, précapitalistes ou non capitalistes, encourageait la migration internationale. La PAC est l’une des réalisations concrètes de ce processus qui favorise l’introduction de biens de consommations à des prix moindres par le biais de politiques protectionnistes, détruisant les structures économiques locales dans les pays en développement. Tant qu’il existe des régions fondées sur une économie de subsistance, le phénomène peut se diffuser. De plus, la PAC maintient les inégalités structurelles entre économies du Nord et du Sud par sa politique protectionniste.

Au niveau intergouvernemental. D’une part, les contextes nationaux disposent de contextes socio-économiques. Comme nous l’avons vu avec la théorie du marché du travail segmenté, chaque pays crée sa demande de travail immigré dans un secteur dévalorisé. Or, chaque pays a ses secteurs spécifiques et donc, des agendas politiques différents. Cela explique le manque de volonté à transférer des compétences nationales à des institutions européennes. D’autre part, le contrôle des flux de migrants en Europe nécessiterait un accord intergouvernemental sur les populations ciblées. Or, tous les pays ne sont pas égaux face à la migration. Par exemple, la Grèce, l’Italie et surtout l’Espagne, en bordure des frontières Schengen, observent un solde migratoire positif bien plus élevé que des pays tels que la Belgique ou la Norvège (MIGREUROP 2009, 9). Le coût de la sécurisation des frontières de ces pays seraient bien plus élevées que celui des pays du nord, financement qu’ils ne peuvent assurer. De plus, des pays tels que l’Espagne ne souhaitent pas totalement stopper les flux de migrants et n’en disposent d’ailleurs pas des moyens (Suarez-Navaz 2005). Aujourd’hui, en regard de la crise économique touchant particulièrement les pays méditerranéens, cet argument se vérifie de plus en plus.

Au niveau national. Un État-Nation n’est pas une entité homogène mais un faisceau d’influences partiellement autonome, canalisant des intérêts divergents (Kelly 2000). La réalité de l’exercice de l’État se traduit moins par une action exécutive intentionnelle dans des champs de compétences attribués que par des actions publiques spécifiques sur des objectifs clairement définis, du fait de l’influence des différents acteurs intéressés (Lascoumes et Galès 2006). Dans le cas du contrôle des flux de migrants, la théorie du marché du travail segmenté montre que les employeurs ne souhaitent pas l’arrêt réel de la migration. Tout au plus, sa mise en irrégularité alimente des secteurs non délocalisables en travailleurs en situation précaire et mal payés (Terray 1999; Alaluf 2002), mais c’est leur précarité, et non leur absence, qui le permet. L’exemple de l’horticulture wallonne a montré cette dimension. De plus, ces secteurs, du fait de mécanismes structurels propres à l’histoire et aux caractéristiques spécifiques de chaque pays, tend à s’ethnostratifier différemment. En effet, nous avons vu le processus de formation des niches ethniques. Jounin l’a illustré dans le secteur du bâtiment en France (Jounin 2009). Du fait de cette ethnostratification du marché du travail, le contrôle complet de ces secteurs reviendrait à rendre évidentes ou légales des discriminations vis-à-vis des groupes ethniques qui le constituent, c’est-à-dire entrer en contradiction avec les valeurs européennes et s’exposer à des condamnations de la Cour Européenne de Justice.

A tous les niveaux. L’un des problèmes qui se posent à la capacité de contrôle des états est de ne vouloir contrôler que certains flux de migrants. Ainsi, la migration hautement qualifiée est toujours souhaitée. De plus, la globalisation impose une nécessité de circulations très fluides pour certains de ces postes, qui se caractérisent par le fast tracking. Or, il est difficile, en pratique, d’autoriser certaines formes de circulation tout en voulant en interdire d’autres.

Union européenne et immigration (5) : les obstacles au contrôle

02/05/2012

Pourquoi les pays de l’Union Européenne ne peuvent pas entièrement contrôler leur flux de migration ? Cet article est une introduction aux théories des migrations et à l’analyse critique des politiques migratoires. Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

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Les États européens

Lors de son interview dans l’émission de Jean-Jacques Bourdin, Nicolas Sarkozy déclarait qu’un état pouvait se réclamer le droit de diminuer par deux les flux migratoires en période de crise. Cet argument, largement partagé par les politiques, suppose un contrôle total des flux migratoires qu’on pourrait, à l’aide de la politique des visas, freiner ou accélérer. Dans les articles précédents, de nombreux éléments ont montré que le seul effet des politiques de séjour n’est pas de contrôler les flux, mais leur régularité. Ces politiques n’agissent pas sur les comportements, comme elles le prétendent, mais sur les statuts. Après avoir décrit les divers processus qui créent les chaînes migratoires, c’est à dire des dynamiques de migration qui ne rompent plus, j’aborde ici les raisons pour lesquelles les États-membres sont dans l’incapacité de contrôler les migrations internationales.

Pour le dire simplement, deux obstacles peuvent être identifiés : l’importance du capital social dans le processus de migration et la persistance d’objectifs politiques contradictoires et inconciliables d’une part au sein des états-nations, et d’autre part entre les états-membres. Avant de les décrire, il convient de rappeler que l’Union Européenne (UE) se historiquement construit sur les valeurs fondamentales du libéralisme (le groupe politique majoritaire est libéral, le PPE-DE) qui se traduisent par  la construction d’un marché unique et la protection des libertés individuelles et la lutte contre les discriminations. Je ne prétends pas que l’ensemble de la construction européenne puisse se réduire à ces deux projets, mais ce sont bien les deux grandes compétences que les États-membres ont accepté de transférer entièrement à des instances supranationales européennes (j’inclus l’euro dans le projet d’un marché unique).

Reprenons ces points un par un avant d’aborder les obstacles au contrôle aux niveaux supranational, inter-étatique et national (dans le post suivant).

L’importance du capital social

Nous avons vu le rôle déterminant du capital social et l’échec de la restriction de l’accès au séjour dans le projet migratoire. Les moyens par lesquels une chaîne migratoire peut se mettre en place sont très diversifiés : toute situation autorisant des liens interpersonnels entre individus de nationalité différente, de la délocalisation à l’implémentation d’une base militaire, peut en produire une. Briser une chaîne migratoire est également peu envisageable, puisqu’elle s’entretient au niveau individuel, par des relations sociales informelles relevant de la sphère privée. Une intervention de l’État à ce niveau signalerait un retour sur de nombreux acquis dans le domaine des libertés individuelles, ce qu’on constate par ailleurs dans le cas du regroupement familial ou de la demande d’asile (MIGREUROP 2009, 123–125; Fassin 2010, 141–167), la société civile européenne est très sensible aux questions de ces libertés, ce qui se traduit par de nombreux arrêts de la Cour Européenne de Justice (condamnation récente des expulsions des Rroms en France, Arrêt Tabitha). Les mouvements sociaux de défense des droits des sans-papiers révèlent aussi cette sensibilité (Siméant 1998). S’investir si profondément dans le contrôle systématique de la sphère privée nécessiterait un déplacement idéologique radical de la part de l’UE, ainsi que la mise en place de moyens considérables en termes humain et financier, ce qui n’est concevable que dans un État strictement policier ou militaire.

Union européenne et immigration (4) : L’impact de la politique des visas

26/04/2012

Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

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Les articles précédents nous ont montré que les processus de migration ne répondent pas seulement à des logiques juridiques ou économiques. Dans l’ensemble du projet migratoire, la possibilité d’avoir accès légalement au territoire n’est qu’une donnée parmi d’autres. La décision est fondée sur l’évaluation du capital migratoire dans son ensemble, qui symbolise à la fois les ressources et les opportunités du migrant. Une politique migratoire peut être un facteur facilitant ce projet si elle encourage la migration (c’est le cas par exemple pour les travailleurs hautement qualifiés, tels que pour la Commission Européenne). Au contraire, si la politique migratoire n’agit pas comme ressource, mais comme contrainte, cela ne modifie pas l’objectif du projet, mais simplement sa forme. Chacun des exemples abordés peut être lu en regard de cette contrainte.

Dans l’exemple du regroupement familial, les moyens légaux ne déterminent pas les processus de formation du capital social. Le migrant fera venir sa famille qui restera en séjour irrégulier. Pour pouvoir subvenir à leurs moyens, les membres de la famille devront alors se se replier alors sur des économies informelles, tel que le travail au noir. Les niches ethniques jouent un rôle de ressources mobilisables pour les différents acteurs, migrants ou intermédiaires.

Dans les secteurs informels, les activités sont simplement entretenues dans l’irrégularité. L’absence de séjour ne modifie ni les projets migratoires, ni l’organisation du travail, mais seulement ses logiques de recrutement, comme le montre l’exemple de l’industrie textile dans le quartier parisien du Sentier (Brun 2002). Brun a montré que le capital social y avait une influence plus forte que le contexte législatif. Il agit comme une norme sociale où les migrants deviennent chef d’ateliers puis recrutent d’autres migrants dans l’irrégularité. Même si les migrants travaillant dans le textile se font exploiter, ils préfèrent ne pas le signaler : la confiance qui existe entre eux et leur chef d’atelier, qui a eu le même parcours, est plus importance que celle qu’ils ont en l’État.

Dans le cas de l’horticulture wallonne, le moyen légal utilisé pour le recrutement de travailleurs polonais est choisi par la direction en fonction de sa facilité administrative, la tendance allant vers le détachement des travailleurs par la directive service au détriment du permis de travail de catégorie B, pour un ratio actuel de 50/50. Ici, la politique publique joue comme ressource dans le capital migratoire, facilitant le mouvement. Sa spécificité est, bien que la migration soit présente, sa tendance à s’effacer des catégories juridiques par la notion de travail détaché. Cette « immigration sans immigré » (Martiniello et al. 2010, 315), n’efface la présence des migrants que symboliquement, mais ces derniers sont toujours présents, entretenant toujours les chaînes migratoires. Si la migration ne peut être stoppée, elle peut être effacée.

En réalité, comme l’ouvrage dirigé par Martiniello, si la migration n’est pas souhaitée dans le discours politique, c’est bien la forme du travail immigré qui est souhaitée dans certains secteurs économiques. Cette formule éclaire les paradoxes actuels des politiques migratoires, qui semblent parfois contradictoires : c’est la forme du travail immigré qu’on recherche, tout en se débarrassant de l’immigré (ou au moins, de son existence dans notre réalité sociale). C’est bien ce à quoi arrive la directive services, puisque les travailleurs sont considérés comme « détachés », c’est à dire temporairement séparé d’un autre état, et pas temporairement membre du nôtre. En somme, on veut l’argent sans le beur.

Union européenne et immigration (3) : dépendances structurelles et globalisation

19/04/2012

Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

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Les dépendances structurelles au travail immigré

Les dépendances structurelles au travail immigré concernent autant les pays d’émigration que les pays d’immigration. Dans le premier cas, l’exemple de l’émigration aux Philippines montre comment celle-ci se substitue à l’incapacité de l’État philippin à assurer des conditions de vie dignes pour ses nationaux (Castles 2007, 37), comme dans le cas des inondations de 2000 où les transferts financiers des émigrés ont permis de compenser 60% des pertes de revenus liées aux dégâts (Yang and Choi 2007).

Les pays d’immigration dépendent, eux, d’une main d’œuvre immigrée. Selon la théorie du marché du travail segmenté, (Massey 1999, 37–40), les schémas économiques post-industriels créent une demande permanente de travailleurs prêts à accepter des travaux mal payés, aux mauvaises conditions, précaires et sans possibilité d’avancement. Les profils répondant à cette demande étaient traditionnellement les femmes, les adolescents et les migrants ruraux. Leur caractéristique commune est de ne considérer que la dimension financière du travail accompli, et pas la dimension symbolique. La féminisation du marché du travail, les transformations démographiques et l’urbanisation dans les sociétés industrielles avancées a transformé ces profils. Cette demande en travail dévalorisé résulte du processus suivant. Si les employeurs tentent d’attirer des travailleurs en augmentant les salaires dans les secteurs dévalorisés, les salaires des autres secteurs hiérarchiquement mieux placés dans l’économie symbolique du pays devront être augmentés aussi. C’est le phénomène d’inflation structurelle. Ce n’est pas un processus économique, mais un processus social : on ne souhaite pas être payé la même chose que quelqu’un qui fait un travail qu’on considère comme plus dévalorisé que le sien. Pour éviter cette inflation, il est donc plus intéressant pour les employeurs de recruter des travailleurs exclusivement intéressés par l’argent, et dont l’occupation dans ce secteur dévalorisé n’est perçue que comme passagère. Avec le déclin de l’attrait des profils traditionnels qui répondait à ces conditions (les femmes, les migrants ruraux, les étudiants), le profil du migrant international est le dernier à correspondre.

L’exemple de l’horticulture wallonne illustre bien cet aspect (Martiniello et al. 2010, 153–155). La demande d’emplois saisonniers est importante dans l’horticulture wallonne, alors que l’offre est très faible, du fait de la perception dévalorisée par les belges de ce type de travail. L’entreprise étudiée ici fait appel à des travailleurs polonais. Un dirigeant de l’entreprise se marie avec la sœur d’une travailleuse. L’entreprise recrute essentiellement le cercle élargi de la famille. Les travailleuses déclarent que la présence d’une polonaise au sein de la direction est une « garantie », car elle maîtrise la langue. De plus, les employés communiquent l’état des conditions de travail à leurs amis en Pologne. L’ensemble crée un climat de confiance. Une niche ethnique (les cueilleuses polonaises) s’est formée, fondée sur un capital social (ces cueilleuses transmettent l’information sur les modalités de vie et de travail à leurs connaissances en Pologne) et par le biais d’intermédiaires (les cueilleuses, la femme du patron), entretenant par là une chaîne migratoire (dès qu’une cueilleuse arrête, elle est remplacée par une connaissance venue de Pologne, mais certaines s’installent et fondent une famille, offrant un pied à terre pour de futurs travailleurs ou membres de la famille).

La globalisation

Selon la synthèse théorique de Massey la cause première de la migration internationale est la pénétration des marchés capitalistes dans les sociétés non ou précapitalistes (Massey 1999, 48–49). Ce processus est le suivant. Le passage d’une économie de subsistance à une économie de marché favorise des techniques d’agriculture investissant dans les technologies pour augmenter la productivité, plutôt que de recruter de la main d’œuvre locale. Les populations rurales sans emploi migrent alors vers les centres urbains, où le revenu est plus élevé, même si le taux d’emploi n’est pas supérieur. Le travail dans les entreprises délocalisées les mène à produire des marchandises qu’ils ne peuvent s’acheter, créant une culture de la consommation et une idéalisation des pays développés qui contribue au projet migratoire. Dans les régions où il n’existe pas de sécurité sociale pour pallier aux oscillations du marché ou aux intempéries, les familles élargies misent sur la migration internationale pour s’assurer une base de revenus stable. Ces régions manquent également de banque capable de faire des prêts d’investissements et ce sont donc les revenus accumulés grâces aux  membres de la famille qui ont migrés servent de capital d’investissement. Dans ces cas, le choix de la migration ne relève donc pas seulement de l’individu, mais d’une décision collective, dans le but d’éviter des crises économiques au niveau familial ou communautaire. L’émergence de grandes villes globales participent également aux processus de migration internationale. Elles concentrent des métiers hyper spécialisés et consommateurs de services créant une demande de la forme de travail immigré. La segmentation du marché du travail est ici particulièrement importante

Pour résumer, le processus de globalisation créée des populations mobiles, une demande dans les centres urbains, et les moyens qui rendent possibles ces mouvements, par la facilitation des transports et des communications (augmentation de l’offre et réduction des prix). La migration est donc un phénomène intrinsèquement lié à celui de la globalisation, et tant qu’il y aura globalisation, les conditions économiques, techniques et sociales des migrations seront présentes, même si les conditions politiques font défaut.

Union européenne et immigration (2) : les chaînes migratoires

15/04/2012

Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

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Les chaînes migratoires

Massey (1999, 49) a souligné des liens qui se forment entre des espaces de migrations. Ces chaînes migratoires peuvent se créer indépendamment des politiques : la situation exemplaire est le passage d’une migration de travail à une migration de peuplement, par le biais du regroupement familial. Les politiques peuvent tenter d’enrayer ces processus migratoires, en restreignant les législations sur le regroupement familial, comme c’est le cas en Union Européenne (MIGREUROP 2009, 123), mais cela ne garantit pas l’arrêt du regroupement, simplement sa mise en irrégularité. A titre d’exemple, la dernière modification de la loi concernant le regroupement familial en Belgique interdit à des enfants de faire venir leurs parents. On peut difficilement envisager qu’une famille souhaitant se réunir acceptent avec résignation une politique qui tient peu compte de leur réalité sociale.

Les flux de migration se reproduisent au travers des réseaux de liens tissés entre les populations du pays d’origine et les migrants installés dans le nouveau pays. Ces « installés » deviennent pour le pays d’origine du capital social, c’est-à-dire un élément structurel qui facilite l’action des acteurs et qui se fonde sur une confiance mutuelle entre ces acteurs (Coleman 1988). Concrètement, un belge qui souhaite quitter son pays aura plus de chance de partir dans une grande ville québécoise parce qu’il connaît des amis là-bas, ou qu’il communique depuis longue date avec des québécois, que de partir dans un petit village vietnamien qu’il aura choisi au hasard. Ce sont des considérations purement pratiques qui encouragent cet effet : la possibilité d’avoir un pied à terre, d’avoir accès des informations locales, etc. Une chaîne migratoire existe lorsqu’il y a tellement de liens entre deux espaces situés dans des territoires nationaux différents que le processus de migration ne peut plus s’arrêter, du fait par exemple de l’existence de transports et de communications quotidiens entre ces territoires.

Une illustration exemplaire de l’influence du capital social dans la création des chaînes migratoires est la constitution d’une niche ethnique avec ses normes et sa structure économique spécifique (Waldinger 1994). Une niche ethnique existe lorsqu’un ensemble de migrants s’approprient un secteur économique : c’était par exemple le cas des chinois possédant des lingeries dans les États-Unis du début du XXème siècle, ou des irlandais dans la police américaine. C’est actuellement le cas des pakistanais qui possèdent des night shops en Belgique. Comme la majorité du recrutement des travailleurs se fait par le réseau social, ce secteur économique tend à être occupé par un même groupe ethnique. Deux raisons expliquent qu’un secteur économique devienne une niche ethnique. Premièrement, cette niche est dévalorisée par le groupe ethnique hégémonique (Barth 2008), c’est-à-dire le groupe ethnique dominant dans la société d’installation. C’est parce qu’une majorité de belge n’est plus intéressé par la tenue des night shop que les pakistanais peuvent investir ce marché. Une niche ethnique peut par ailleurs se créer dans que le groupe ethnique qui l’investit ne possède les capitaux : par exemple, les échoppes du marché du midi appartiennent en majorité à des agriculteurs flamands, mais les vendeurs sur le marché sont d’origine maghrébine. Deuxièmement, si la niche économique devient une niche ethnique, c’est-à-dire si les pakistanais ont tendance à recruter surtout des pakistanais dans leurs night shops, ce n’est pas seulement parce que le mode de recrutement se fait sur base de son réseau social (sinon, les vendeurs du marché du midi seraient tous flamands).

C’est que les pakistanais des night shops (ou les marocains du marché du midi) sont eux-mêmes dévalorisés et discriminés dans les autres secteurs économiques du pays d’installation, et qu’ils ont donc peu d’opportunités ailleurs. En gros, on prend le boulot qu’on vous propose. Résumons. D’une part, le groupe hégémonique (les belges) évite un secteur économique qu’il dévalorise (l’horticulture, les nights shops, la vente au marché), d’autre part, il discrimine dans d’autres secteurs non dévalorisés (l’exemple extrême est la fonction publique fédérale) les autres groupes ethniques (marocains, pakistanais) qui se voient obligés de trouver du travail par leur réseau social dans les secteurs contrôlés par leurs proches. Pour le dire en termes sociologiques, l’existence de niches ethniques élargit la structure des opportunités d’un projet migratoire indépendamment de l’action publique ou des normes de la société d’installation. Le rôle de la  structure économique d’un pays est donc plus déterminant que ses politiques en matière d’immigration. Actuellement, les politiques prohibitionnistes sont donc plutôt contradictoire avec les réalités économiques.

Notons également que les connections entre espaces territoriaux (les chaînes migratoires) se font par le biais des intermédiaires. La configuration de ces intermédiaires peut ainsi améliorer le capital social, influençant le projet des futurs migrants en les informant sur le contexte structurel du pays ou en leur fournissant des ressources : si j’ai des amis belges qui possèdent une boutique à Montréal et peuvent me trouver du travail, il y a plus de chance que je déménage à Montréal qu’à Hô-Chi-Minh-Ville. Ces intermédiaires peuvent être des employeurs potentiels, des propriétaires de logement, mais aussi d’acteurs politiques ou juridiques locaux prêt à ouvrir et défendre des espaces de droits (Bonacich 1973).

Il y a d’autres processus qui peuvent former des chaînes migratoires. Massey (1999, 44) souligne la tendance à la sécurisation internationale, inséparable de la libéralisation des marchés internationaux, qui voit la multiplication des bases militaires dans le monde. La présence de militaire dans des pays étrangers augmente leurs contacts avec des les populations locales. Ces contacts répétés créent des liens entre les personnes, favorisant ensuite la migration. L’inévitabilité des contacts internationaux institutionnalisent des formes de migration, que ce soit sous des formes légales ou illégales (développement des organisations humanitaires pour soutenir les droits des migrants, économie informelle, passeurs), contribuant à enrichir un capital migratoire (Taylor cité par Massey 1999, 44). De manière générale, une chaîne migratoire peut se constituer dans tout espace où des populations de nationalités différentes peuvent nouer des liens interpersonnels.