Archive for the ‘Mouvements sociaux’ Category

EXPULSION PREVUE D’UN MEMBRE DU COLLECTIF DES AFGHANS

15/09/2014

Le lundi 3 septembre, Said Shaber Ahmad, un membre du collectif afghan occupant l’Eglise du Béguinage s’est fait arrêté à l’Office des Etrangers alors qu’il introduisait une demande d’asile. Il est originaire d’un village proche de Jalalabad, une région sous le contrôle des talibans. Il lui est annoncé qu’il pourra fuir à Jalabad, en passant par la route venant de Kaboul, une route sous contrôlée par les Talibans et parsemée de mines antipersonnelles. Selon une obervatrice de la région, « la perspective du retrait des troupes de l’OTAN met l’axe Peshawar-Jalalabad-Kaboul en première ligne des provinces dangereuses ».

La situation en Afghanistan est qualifiée de « violence généralisée » par le HCR qui préconise dans l’octroi de la protection subsidiaire pour toute personne originaire du pays. C’est sans compter que la Belgique participe à ce conflit, où 14 % des victimes civiles le sont du fait des forces armées internationales (selon l’UNAMA). Or la Belgique a un devoir de protection pour les civils des zones où elle est en conflit, au regard du droit international.

Le Commissariat Général aux Réfugiés et aux Apatrides, qui semble avoir répondu partiellement aux revendications du mouvement des afghans en modifiant sensiblement ses pratiques, reconnaît désormais le statut de réfugié à des personnes issues de Jalalabad. Une fois n’est pas coutume, l’Office des Étrangers – extension directe du pouvoir de Maggy de Block – a choisi de bloquer le dossier de ce jeune homme. Said Shaber Ahmad, 19 ans, est enfermé sans avoir commis de délit et sera renvoyé dans une des régions les plus dangereuses du monde.

Pour réclamer sa libération, le collectif des afghans et son comité de soutien appelle à la manifestation devant l’Office des étrangers ce mercredi 17 septembre à 13h.

Personne de contact : Valentine Reyniers 0494 59 43

« Je crois que le gouvernement devrait lire mes e-mails » : une réponse informée

18/07/2014

Il y a un an, un utilisateur postait un message intitulé « I believe the government should be allowed to view my e-mails, tap my phone calls, and view my web history for national security concerns. CMV » dans la catégorie « Change My View » (« Changez mon opinion ») du forum reddit. Le CMV étant une ouverture à lui fournir des arguments contradictoires. En voici la traduction :

« Je n’ai rien à cacher. Je ne viole pas la loi, je n’écris pas d’e-mails haineux, je ne participe à aucune organisation terroriste et je n’envoie certainement pas d’informations secrètes à d’autres pays/terroristes. Le pire que le gouvernement puisse lire dans mes e-mails est que je suis allé voir « Now You See It » la semaine passée et que je suis très excité par le fait que les Blackhawks cartonnent tout. Si le gouvernement est capable de trouver, chasser, et stopper un terroriste qui veut faire exploser mon bureau dans Downtown Chicago, je suis absolument prêt à ce qu’ils lisent ce qu’ils veulent pour mettre la main dessus. Pour ma sécurité et celle des centaines de personnes innocentes qui n’ont pas à mourir, s’il vous plait lisez mes e-mails ! »

Le contexte de ce post, c’est une continuation du Patriot Act commencé sous Bush aux Etats-Unis dans sa « guerre contre le terrorisme » qui suit l’attaque du 11 septembre. Barack Obama s’était lui-même opposé au Patriot Act de Bush alors qu’il était Sénateur. En 2011, le Patriot Act a été renouvellé par toutes les institutions démocratiques américaines et promulgé par Obama. Le Patriot Act a été vivement critiqué pour l’entrave aux libertés individuelles, notamment en matière de surveillance de la vie privée des citoyens, en rupture avec le 4ème amendement de la Constitution américaine. En mai 2012, à l’occasion d’un sommet de l’OTAN, un projet d’attentat visant le bureau de campagne d’Obama à Chicago aurait été « déjoué ». Les personnes interpellées ont clamé leur innocence et n’ont par ailleurs pas été condamnées. C’est à cet événement que l’auteur du post supra fait référence. Néanmoins, la Foreign Intelligence Court statue alors que les modalités de surveillance sont « déraisonnées selon le 4ème amendement ». L’administration répond que la Cour n’a sûrement pas compris les enjeux de cette récolte d’informations. Le même type de loi permettant la surveillance généralisée est discutée en ce moment au parlement français.

Arrive Edward Snowden. En juillet 2013, un agent de la NSA révèle l’incroyable système de surveillance mondial mis en place par la NSA en rendant public des milliers de documents américains classés comme secret (voir ici pour une thèse selon laquelle les documents  de la NSA ne permettent pas d’identifier une surveillance de masse, et voir ici pour une critique de cette thèse).

Cette révélation met au coeur du débat public la question de la surveillance de masse. Celle-ci est vivement critiquée. C’est à ce moment qu’écrit notre posteur, qui affirme son opinion en s’interrogant sur les critiques.

En réponse, un commentaire a particulièrement retenu l’attention des utilisateurs de reddit. Cette réponse, la mieux quotée du forum (plus que le post original), mérite une traduction totale que je fournis ci-dessous. Elle est formulée par l’ex-habitant d’un pays des printemps arabes, et explique les raisons pour lesquelles il considère la surveillance généralisée des citoyens comme un indicateur terrible en termes de liberté, dont la sécurité n’est pas selon lui une justification.

J’ai vécu dans un pays généralement qualifié de dictature. L’un de ces pays du « printemps arabe ». J’ai vécu sous les couvre-feu et j’ai vu les différents résultats du même type de surveillance qui émerge aux États-Unis. Les gens qui parlent de couvre-feu ici ne réalisent pas vraiment ce que l’on RESSENT.

1) L’intention de ce type de surveillance du point de vue des gouvernements est de contrôler les ennemis de l’État. Pas les terroristes. Les gens qui se réunissent autour d’idées qui pourraient déstabiliser le status quo. Cela peut être des idées religieuses. Cela peut être des groupes comme les Anonymous qui sont trop compétents avec les technologies aux yeux des gouvernements. Cette surveillance facilite énormément la connaissance de l’identité de ces gens. Elle facilite aussi le contrôle de ces personnes.

Avec cette technologie en place, le gouvernement n’a pas à vous mettre en prison. Ils peuvent faire quelque chose de plus sinistre. Ils peuvent simplement vous envoyer une photo sexy que vous avez pris avec votre petite amie. Ou ils peuvent vous envoyer une note disant qu’ils peuvent prouver que votre père fraude les impôts. Ou ils peuvent menacer de faire renvoyer votre père de son travail. Tout ce que vous avez à faire, dit l’email, est de leur écrire un rapport chaque semaine, sinon votre père perdra son job. Alors vous le faites. Vous dénoncez vos amis, et même s’ils essaient de rendre les réunions plus discrètes, vous continuez à les dénoncer pour protéger votre père.

2) Disons que cette première étape a eu lieu. Le pays est devenu un endroit malsain maintenant. Vraiment malsain. Bientôt, un mouvement émerge du type Occupy, à l’exception qu’il est beaucoup plus grand cette fois. Les gens sont vraiment sérieux, et ils disent qu’ils veulent un gouvernement sans ce type de pouvoir. Je suppose que les gens sont en train de réaliser que c’est quelque chose de sérieux. Vous voyez aux nouvelles que l’on tire du gaz lacrymogène. Vos amis vous appellent, frénétiques. Ils tirent sur les gens. Oh mon dieu, vous n’avez jamais signé pour ça. Vous vous dites, merde. Mon père perdra peut-être son boulot mais je ne serai pas responsable pour un mort quelconque. Ça va trop loin. Vous arrêtez d’envoyer vos rapports. Vous arrêtez d’aller aux réunions. Vous restez à la maison, et vous essayez de ne plus regarder les nouvelles. Trois jours plus tard, la police est à votre porte et vous arrête. Elle confisque votre ordinateur et vos téléphones, et elle vous tabasse un peu. Personne ne peut vous aider et on vous regarde en restant tranquillement assis. Ils savent que s’ils disent quoi que ce soit, ils seront les prochains. C’est arrivé dans le pays où je vivais. Ce n’est pas une blague.

3) Difficile de dire depuis combien de temps vous êtes ici. Ce que vous avez vu était horrible. La plupart du temps, vous n’avez entendu que des cris. Des gens qui suppliaient qu’on les tuent. Des bruits que vous n’aviez jamais entendus avant. Vous, vous avez été chanceux. On vous donné quelques coups de pieds chaque jour quand ils vous ont balancé la nourriture moisie, mais personne ne vous a traumatisé. Personne n’a usé de violence sexuelle à votre égard, pour autant que vous vous en souveniez. Il y a bien eu quelques fois où ils vous ont donné des pilules et vous ne pourriez pas être certain de ce qu’il s’est passé ensuite. Pour être honnête, les pilules étaient parfois le meilleur moment de votre journée, parce qu’au moins vous ne sentiez plus rien. Vous avez des cicatrices qui témoignent de la manière dont vous avez été traité. Vous apprenez en prison que la torture est devenue monnaie courante. Mais quiconque transfère des vidéos ou des photos de cette torture sera qualifié de taupe. Agir comme tel est considéré comme une menace envers la sécurité nationale. Bientôt, une entaille à votre jambe devient particulièrement inquiétante. Vous pensez qu’elle est infectée. Il n’y avait pas de médecin dans la prison, et elle était surpeuplée, qui sait ce qui a pu entrer dans cette blessure. Vous allez chez le médecin, mais il refuse de vous recevoir. Il sait que s’il le fait, le gouvernement peut voir dans les données qu’il vous a soigné. Rien que le fait que vous ayez appelé à son bureau lui vaut une visite de la police locale.

Vous décidez de rentrer à la maison et de voir vos parents. Peut-être peuvent-ils vous aider. L’état de cette jambe s’aggrave. Vous vous rendez à leur domicile. Ils ne sont pas à la maison. Vous ne pouvez pas les joindre, quel que soit le mal que vous vous donniez. Un voisin vous prend à parti, et vous informe rapidement qu’ils ont été arrêtés trois semaines auparavant et qu’on ne les a pas vus depuis. Vous vous rappelez vaguement leur avoir dit au téléphone que vous alliez vous rendre à cette manifestation. Même votre petit frère n’est pas là.

4) Est-ce vraiment en train de se passer ? Vous regardez les nouvelles. Les résultats sportifs. L’actualité des célébrités. Tout se passe comme s’il n’y avait pas de problème. Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Un étranger se moque de vous alors que vous lisez le journal. Vous perdez votre sang froid. Vous lui criez « vas te faire foutre mec, qu’est-ce qui te fait marrer, tu vois pas que j’ai une putain de blessure à la jambe ? »

« Désolé » répond-il. « Je ne savais juste pas qu’il y avait encore des gens pour lire les journaux. » Il n’y a plus de vrai journaliste depuis des mois. Ils sont tous en prison.

Tout le monde autour de vous est effrayé. Ils ne peuvent parler à personne d’autre car ils ne savent pas qui envoient des rapports au gouvernement. Merde, après tout, VOUS avez envoyé des rapports au gouvernement. Peut-être qu’ils veulent juste que leurs enfants aillent à l’école. Peut-être qu’ils veulent juste garder leur boulot. Peut-être qu’ils sont malades et qu’ils veulent être capable d’aller chez le médecin. C’est toujours une simple raison. Les bonnes personnes font des toujours des mauvaises choses pour de simples raisons.

Vous voulez protester. Vous voulez retrouver votre famille. Vous avez besoin d’aide pour votre jambe. Tout cela est bien au delà de tout ce que vous auriez voulu. Tout a commencé parce que vous vouliez juste que les animaux reçoivent un traitement adéquat dans les fermes. Maintenant, vous êtes fondamentalement considéré comme un terroriste, et tout le monde autour de vous vous dénonce. Vous ne pouvez définitivement plus utiliser un téléphone ou un mail. Vous ne pouvez plus trouver de travail. Vous ne pouvez même plus avoir confiance aux gens que vous croisez. A chaque coin de rue, il y a des gens armés. Ils sont aussi terrifiés que vous ne l’êtes. Ils ne veulent juste pas perdre leur boulot. Ils ne veulent pas être désignés comme traîtres.

Tout cela s’est produit dans le pays où je vivais.

Vous voulez savoir comment les révolutions arrivent ? Parce que petit à petit, de petites choses deviennent de pire en pire. Mais ce qu’il se passe là est quelque chose de gros.C’est l’ingrédient clé. Il leur permet de savoir tout ce dont ils ont besoin pour accomplir ce qui est décrit plus haut. Le fait qu’ils sont en train de le faire est la preuve qu’ils sont le type de personnes qui utiliseront ces informations de la manière dont je l’ai décrite. Dans le pays où je vis, ils ont aussi annoncé que ce serait pour la sécurité de la population. Pareil en Russie soviétique. Pareil en Allemagne de l’Est. En fait, c’est toujours l’excuse utilisée pour surveiller tout le monde. Mais cela n’a jamais été UNE SEULE FOIS prouvé être une réalité.

Peut-être qu’Obama ne le fera pas. Peut-être que le prochain type ne le fera pas, ni même celui d’après. Peut-être que cette histoire ne vous concerne pas vous. Peut-être que cela se passera dans 10 ou 20 ans, quand une grosse guerre arrivera, ou une autre grosse attaque. Peut-être qu’il s’agit de votre fille ou de votre fils. Nous ne le savons simplement pas encore. Mais ce que nous savons c’est qu’en ce moment même, nous avons le choix. Sommes-nous d’accord avec cela, ou pas ? Voulons-nous que ce pouvoir existe, ou pas ?

Vous savez pour moi, ce qui me chagrine est que j’ai grandi dans une école où j’ai fait Serment d’Allégeance [NDT : aux États-Unis d’Amérique].On m’y a enseigné que les États-Unis signifiaient « liberté et justice pour tous ». Vous grandissez,vous apprenez que dans ce pays on définit cette phrase à partir de la Constitution. C’est ce qui nous dit ce qu’est la liberté et ce qu’est la justice. Et bien, le gouvernement vient de violer ce cet idéal. Donc s’ils ne font plus pour la liberté et la justice, pour quoi est-ce qu’ils le font ? La sécurité ?

Posez-vous cette question. Dans l’histoire que j’ai relatée plus haut, qui que ce soit a-t-il l’air en sécurité ?

Je n’ai pas inventé tout cela. Ces choses sont arrivées à des gens que je connais. Nous pensions que ça ne pouvait pas se produire en Amérique. Mais devinez quoi ? Cela vient de commencer.

Je suis véritablement attristé quand des gens disent « Je n’ai rien à cacher. Qu’ils lisent tout. » Les gens qui disent cela n’ont aucune idée de ce qu’ils permettent de placer au-dessus de leur tête. Ils sont naïfs, et nous devons écouter les personnes des autres pays qui nous disent clairement que c’est un terrible, terrible signe et qu’il est temps de se lever et de dire non.

 

 

Le mouvement des afghans : Retour sur les questions de fond

01/05/2014

Le jeudi 3 avril 2014, la libre publiait un article titré « Église du béguinage, les afghans capitulent », un titre qui est non seulement erronné dans les faits qu’il relate, mais aussi dans le cadrage qu’il propose. Les enjeux de la lutte des afghans pour leur droit au séjour sont analysés par l’impact le plus local des événements : « les afghans occupent un nouveau bâtiment », « Maggy Deblock ne cédera pas au chantage », « les afghans capitulent », « confrontation avec la police ». La description des traits psychologiques des différents acteurs poussent à une lecture moraliste qui s’éloigne de l’analyse politique. Or, il ne s’agit pas d’une lutte entre une secrétaire d’État, qui sera humaine ou sévère, et un mouvement social, qui sera courageux ou fatigué. Il s’agit de traiter la question de fond : est-il légitime d’expulser vers l’Afghanistan ?

Pour y répondre, il convient d’articuler l’analyse du contexte belge et l’analyse du contexte afghan. L’Afghanistan, pays en guerre depuis 32 ans, traverse en 2001 une année terriblement violente pour sa population civile, lorsque les Etats-Unis y envoient des troupes suite à l’attentat du 11 septembre. La Belgique rejoindra la coalition quelques mois plus tard. Si l’on ne suit les sources que d’une seule partie du conflit, l’OTAN (par son organe de sécurité UNAMA), on constate que la violence des combats augmente avec l’extension du pouvoir des Talibans en 2006, pour atteindre un record en morts civiles en 2011. Les deux principales causes de mortalités sont les explosifs improvisés, qui tuent 2 personnes par jour, et les affrontements directs.

La Belgique avait cessé d’expulser les ressortissants afghans, pourtant en 2010 elle choisit de se remettre à l’ouvrage. Elle le fait sans accord de réadmission du gouvernement afghan. Pas besoin : c’est l’armée belge qui contrôle l’aéroport de Kaboul. Paradoxalement, à partir de 2009, plus le nombre de morts civiles augmentent, plus le nombre de déportations depuis la Belgique augmentera lui aussi.

Les Afghans n’ont jamais cessé de revendiquer leur droit à une protection internationale. Des actions collectives ont eu lieu en 2009, 2010 et 2011. Le dernier mouvement des afghans a débuté par une action collective le 8 mars 2013, la journée internationale de la femme. En juillet 2013, ils se rendaient devant le cabinet de la Secrétaire d’Etat avec des familles pour dénoncer le danger particulier pour les enfants, revendication soutenue par le pédopsychiatre Peter Adrianssens. Que ce soit des familles qui composent ce mouvement n’est pas une simple curiosité locale : le nombre de mort de femmes et d’enfants a augmenté de 55 % en 2010. L’année 2013 atteint presque le record de victimes, en faisant la seconde année la plus violente en 12 ans de conflit. 75 % des incidents sont causés par des explosifs improvisés : les enfants en sont les victimes privilégiées. La violence à l’encontre des femmes a doublé en quatre ans.

En Belgique, les expulsions de ressortissants afghans ont triplé. De nombreuses familles se voient refuser toute possibilité de séjour même temporaire. Elles ne sont néanmoins pas expulsées et se voient proposer un retour volontaire, contre leur droit à un accueil. Un choix impossible entre les rues de Bruxelles et les rues de Kaboul. Une politique qui les laisse de fait dans une illégalité structurelle.

Ce sont ces familles qui, le 8 septembre 2013, occupent un bâtiment à la rue du trône, afin de manifester auprès du cabinet du Premier Ministre. Parce qu’un premier Ministre socialiste serait plus à l’écoute qu’une Secrétaire d’État libérale ? Non. Deux jours avant l’occupation, l’agence belga dressait le bilan de la mission des F16 belges – des chasseurs bombardiers – en Afghanistan : 14.000 heures de vol et 5000 missions de soutien à l’armée de terre. Or, selon les chiffres de l’UNAMA, que l’on peut considérer comme une sous-estimation, 14 % des victimes le sont du fait des forces armées internationales, dont 110 enfants tués par les forces aériennes. Les revendications des familles afghanes ne sont pas déconnectées de leur expérience en Afghanistan : elles demandent la protection d’un gouvernement qui les bombarde. Contrairement à nous, leur expérience rend évident à leurs yeux le lien entre leur condition en Belgique et les enjeux géopolitiques de leur pays.

Les Afghans s’adressent donc au gouvernement belge, représenté par son Premier Ministre pour demander un moratoire sur les expulsions vers l’Afghanistan. Ils sont suivis dans cette revendication par l’ensemble des associations spécialisées sur les questions d’asile.

Lors du débat au Parlement sur le CGRA, le sujet est mis sur la table. Le CIRE, le Vluchtelingenwerk et la Ligue des droits de l’Homme dénoncent des dysfonctionnements structurels dans la manière dont les demandes d’asile sont traitées. Simultanément, 50 mètres plus loin, la police de Bruxelles renversent des poussettes et un agent matraque le crâne d’un des afghans qui gardera huit points de sutures.

Les questions posées par les instances d’asile attendent des réponses encyclopédiques : les noms de tous les districts avoisinants le sien, le nom des rivières, le nom des hôpitaux, les noms des enfants des hommes politiques locaux. Le document stratégique de l’Union Européenne souligne pourtant que 72 % de la population est analphabète.

Par ailleurs les sources utilisées pour compter les incidents en Afghanistan, et notamment à Kaboul, sous-évaluent le risque réel. Le simple comptage des incidents ne donne aucune idée de la campagne de terreur : ANSO, organisation dévouée à la sécurité des ONG dans les pays en guerre, déclare que la légère et temporaire baisse de morts civiles en 2012 a été accompagnée d’une large campagne d’intimidation dans les villages. De plus, les rapports de l’UNAMA se limitent aux affrontements entre les forces internationales et les talibans, dans un conflit où s’affrontent entre eux les seigneurs de guerre et les groupes insurgés : ce vers quoi se dirige le conflit afghan après le retrait des forces armées en fin 2014. Ces incidents et leurs victimes ne sont pas comptabilisés. En 2010, le GRIP avait d’ailleurs critiqué la méthode dite de « surveillance passive », employée par le CGRA, pour évaluer les morts : la lecture des rapports et de la presse internationale, qui tendent à rapporter les morts de leurs ressortissants. Les incidents les plus locaux sont relevés dans la presse de langue locale, que les experts ne maîtrisent pas. Employant une méthode plus fiable dans son dernier rapport sur l’Afghanistan, MSF comptabilisait qu’une personne sur trois dans son hôpital à Kaboul a été ou a eu un proche victime de violence liée à la guerre. La ville, considérée comme une zone sûre par la Belgique, est pourtant considérée comme une cible privilégiée des attentats suicides : l’attaque du Serena Hotel a vu une balle dans la tête d’une fille de 10 ans et d’un garçon de 3 ans. Qui a interrogé les responsables de sécurité des équipes d’ONG à Kaboul et pour quelle raison ? Les rapports de sécurité d’ANSO ne sont désormais plus publics, suite à leur usage douteux par les administrations nationales qui cherchent à déterminer si telle rue est moins sujette à un attentat suicide que l’autre, plutôt que de considérer la sécurité de la ville comme un ensemble.

Aujourd’hui, le taux de reconnaissance par le CGRA a évolué. C’est une demi-victoire du mouvement des Afghans. Ils se félicitent de voir le taux de protection rehaussé, ils s’interrogent toujours sur le sort de ceux et celles qui n’auront pas bien répondu aux questions… Capitulent-ils ? Changent-ils de bâtiment ? Ces questions sont superficielles et nient la réalité internationale. La question à se poser est la suivante : les institutions belges permettent-elles de faire appliquer le droit d’asile ? Mais elle en cache une bien plus profonde : quel est le bilan et la responsabilité de la Belgique dans sa guerre en Afghanistan ?

24 hours

09/11/2013

[Témoignage de Ramin, jeune afghan, après l’arrestation des afghans et de leur soutien, alors qu’ils contestaient  contre les décisions de refus d’asile par le Commissariat Général aux Réfugiés et Apatrides. D’autres points de vue : voir les témoignages de l’avocate arrêtée, celui d’un personne du soutien arrêtée, celui d’une personne du soutien non arrêtée. Plus de contenu sur la page du collectif afghan]

Around 9 ‘o clock in the morning I was chillin’ on my laptop. Suddenly, my GSM ringed… “Ramin, where are you? The journalists of Deutch Welle are waitin’ for your interview!” I said: “oh… I’m so sorry Samir, I’m leavin’ just right now -Next time you should be clear when you make an appointment for me- “Harry up!”, said Samir. After wearin’ my clothes and looking myself in the mirror, I took the bus to Antwerp and the train to Brussels. The journalist called me when I was in the train and said: “Ramin, where are you? The appointment was at 11 ‘o clock and we are waiting…” I said: “I’m comin’ in few minutes, my excuse.” When I arrived in Brussels-Nord, I took the tram to Rogier and switched to the direction of Trône. I was blocked inside the metro station, because I was black in the metro. It took long time to find a way to come out of the station.

I have less believe in what they say on TV about the Afghans. I want my own evidence, my own interpretation. That is my message.

I have less believe in what they say on TV about the Afghans. I want my own evidence, my own interpretation. That is my message.

When I arrived in rue du trône 127(building which was occupied by the Afghans), they were interviewin’ my friend, Rashid. Later, it was my turn. The questions were very classic: how you came to Belgium? Why you came to Belgium? How long you are already here? Etc. The main point was about Dublin. I explained that Maggie De Block (state secretary of asylum and migration) put people on street. Because people gave their finger prints first in Belgium, which is member of the European Union, asks the Belgian government the country to send the asylum seekers back to Belgium. It means people can’t go to another country to find a solution for their situation. And the consequence of coming back to Belgium is one more time illegal on streets. The journalists asked me some more individual questions and then finished the interview with showing lots of sympathy for the condition of the Afghans.

I sit on chair in the place which we call the ‘reception’, felt too tired and was lost in complicated dreams, thoughts and in misery of being Ramin. Suddenly something happened. The police came into the reception and awoke me! It was like when I’m chillin’ in the toilet and someone comes to disturb me! I stood up and shook hand with brotha’s of different motha’s. “Wij vragen u om rustig ‘t gebouw leeg te maken, zonder problemen”, said the police in Dutch. “Can I see the court’s order, please?”, I said. They gave it to me. After reading the papers, they asked me to tell my name and sign the paper to make the expulsion formal. I said: “Can you wait a lil bit for that please?”

During my dialogue with the commissioner of police, went the federal police to upstairs and started to use force to put a family and some guys out of the building. The rest were protesting in ‘art-loi’. I took my camera. Pushed on record button and went around to film, to have some evidence – after what happened in ‘rue la loi’ with the police, I have less believe in what they say on TV about the Afghans. I want my own evidence, my own interpretation. That is my message.

The rest were protesting in ‘art-loi’. I took my camera.

The rest were protesting in ‘art-loi’. I took my camera.

In the second floor I had discussion with the general. He said: “You leave the building as quiet as possible. I don’t want that the people stay in front of the door: I don’t want any trouble!” 55 D.Boy said: “It didn’t happen last time when you expulsed us, so…” After dissing the general, I went back to the reception. I put my camera in my red bag, took another one and started to take pictures. Guess what happened! When I was comin’ out of the building, in front of the door were lots of police standin’ who felt themselves like a superman who always wears his underwear on his trousers. I was walking out and took some pictures of them: clik, clak, clik… I felt a hand holdin’ my biceps and heard: “give me the camera!”, a threated voice entered my ears and caused a typical 55 D.Boy’s action. I looked him and gave the camera. He deleted maybe one of the unforgettable memories of my life. I don’t know… He took the SD-card with the battery out of the camera, brought me few meters further and gave my material back. Just two steps forward I fixed everything and clik, clak, clik, took again pictures. Run!!!

 

Just two steps forward I fixed everything and clik, clak, clik, took again pictures. Run!!!

Just two steps forward I fixed everything and clik, clak, clik, took again pictures. Run!!!

I was watching the mini Afghanistan (building where we lived for a while) when my cellphone ringed… “We are strikin’ on street in ‘art-loi’ as reaction on what the police are doing in mini Afghanistan -As French people say ‘action, reaction’- I said: “I’m comin’.” So, I moved to ‘art-loi’ –my own believe, my own evidence –

I saw people sitting on street. Saw tired faces, but felt the energy stronger than ever! I saw a revolutionary Afghan woman, Marwa. She was walking among the people giving them the vitamins which were needed to keep their psychology healthy. My respects for her increased, like corruption in Afghanistan. At the other side I saw the families with the impression, ‘we never give it up!’ The lawyers were sitting in a peaceful battlefield. I saw the mini Afghanistan’s mama, Selma. “Lady, you got no idea what you mean for this people”, said 55 D.Boy – Sometimes I think she can be a good rapper – When you see her really talkin’ oh dear… At the other side, I saw Samir dissin’ the police general (who expulsed the Afghans in ‘rue du trône’). “Damn! This guy got some balls”, I said to myself. A voice rose and said:” stand up and move by your own will, otherwise we use force to get you out of here!” The second voice, the dominant one said:” stay on the ground, they are just trying to scare us!” It should be the revolutionary Afghan woman. Don’t you think so? Yes, she is. She is Marwa. I started to take her picture while she was sharin’ the vitamins.  No-one give a shit about what the police was sayin’. We were sitting on a bridge between two lanes in ‘art-loi’. The police started to come from all over. They pushed the people against each other until they formed a massive flesh block. I saw the police usin’ pepper gas on Afghans. The message is still ‘take evidence’, clik, clak, clik… They shut down one of my image channel. The other one was busy with taking pictures. They used gas on my face. Nothing is clear. Lens is not working. Can’t open my eye. Everyone is in panic. Children are crying. Mama is looking for her kid. She shouts. She begs for her kid. Anne can’t open her eyes and Hadi as well. The police beat Ali on his head. Back up! Ali is on the ground. People are screamin’. Anne Denis runs to Ali. She shouts on police. She sits near Ali. Oh God! Ali is in shock. His head is bleeding like running water. I don’t know which images was projecting his mind but, I do know he was surrounding by pain and his own misery. The police took his two arms and pulled hem like a dead body. I thought they will bring hem to the hospital, but they brought hem just out the circle of misery field and let hem bleed. Ali will survive, he is an Afghan, maybe that’s what the police had in his mind. I still can’t open my right eye. A arm came around my upper body, felt warm, hugged me and said: ”everything will be ok”. He was Joris (professor, my friend). I said to myself: “yeah, everything gonna be owright -Bob Marley-”. But, I need to take picture: my own evidence, my own believe. After that I lost Joris, I followed my own way. I’m blocked.

 I thought they will bring hem to the hospital, but they brought hem just out the circle of misery field and let hem bleed.

I thought they will bring hem to the hospital, but they brought hem just out the circle of misery field and let hem bleed.

They started to arrest the Afghans one by one. When it came to me, I said: “don’t touch me! I come voluntary…” They put my red bag on my chests and tied up my hands, like a criminal. You know? Before, they gave me different names: illegal, asylum seeker, migrant,… Now, for the first time they treated me as a criminal. I felt nothing, like always 55 D.Boy is chillin’ in the city. They made two lines of 179 Afghans who were arrested and got them into the bus, like in the Hollywood movies when they bring the rude boys to the jail.

It’s getting hot in the bus.  Pepper gas is burning my face and my neck. Everything tastes spicy: my lips, my sweater. The phone is ringing, I can’t answer. I see Samir sitting in front of me in another seat. He can’t open his eyes. Tears flow and flow like water. He looked to Selma at the end of the bus and asked:” did you call someone to pick up the kids after school?” She laughed and said:”noooow.” After a while Camille started to sing with Selma a French song that I never heard before. They got everyone calm. It was like mama’s were singing for their babies and the babies were enjoyin’ the atmosphere. The police, who disrespected me, was laughin’ off the song. I don’t know why. Maybe they have allergy against those kinds of songs. I discussed with the police woman who stood in front of me. I told her to check my facebook group, ‘Raminism’ to find more information about respect. Her answer was: “I don’t have any facebook.” Haha, I’m not surprised.

We arrived in Schaerbeek, in jail. They locked everyone in different cells. At the first sight it felt dark, cold and isolated. I was already locked up in my life’s misery in asylum centra, but this time was it different. I was in a real cell, mentally and physically. About first thing that I thought, was getting my arms free and SMS to all journalists to inform them about the incident, which I did. After, I took one pic of my arm, yeah! What a good feeling! I was just chillin’ around in the cell when Samir asked me to send a text to someone to pick up his kids out of school, which I did. Everybody was calling, texting his family and relatives. I thought about my mom, she is always in tension when I’m absent home. I looked to my GSM. Ohh, Shit!! Battery is low. “I’m in Brussels, my battery is low and everything is ok. Tell to my mom, no tension if I don’t answer”, I said to my bro. Then, I thought about Joris who was arrested because of supportin’ us. By text I asked him how he is. His answer was that he is fine. He ended his sentence with a strong word ‘respect’. Roommates said: “the police are coming…” I tied my arms again in my back. The officer opened the door and asked very polite: “who got Belgian nationality here?” Oepss… Did I say polite? Samir was the only lucky one with Belgian nationality, sounds cool! No? They took Samir and never brought him back to our cell. Later, I discovered he was alone in other cell. Few minutes later the officers came in group to take us for control and identification. I was taken by the police woman to who I taught the meaning of respect in the bus. She was very nice, maybe because I spoke Dutch. She said to other officers that I’m her boyfriend. At the control, they opened my arms and said: “voila se, een Vlaming.” The police man beside me, asked me: “what you do for living?” I said: “I’m student.” His reaction was: “is it not better to study than being here?” I said: “why you say that?” he said: “I mean, then we didn’t have to arrest you.” “I can’t accept that Maggie De Block, state secretary of asylum and migration, put families on street and forces them to go back voluntary to Afghanistan.”, I said. The police man said: “we can’t welcome whole the world in Belgium.” They took my bag and started to mess. While my girlfriend was asking my name, the other police turned my camera on. He was looking for the pics. Unfortunately the memory was already hided by 55 D.Boy. Shortly they discovered that I’m an asylum seeker. They were surprised and brought me to the responsible of Commissariat General. The lady said: “you may let him go with Belgians at 18 ‘o clock.” The police asked: “which Belgians?” The lady replied: “the real Belgians.” My girlfriend dropped me back to my cell and said very politely that she gonna let me go at 18 ‘o clock. Minutes passed like centuries, my girlfriend didn’t come back to let me go. I didn’t know what time it was. I kept looking out of the small holes of the metal door. They were making fun with Afghans who couldn’t speak the language, who just could smile as reaction. Behind the cold metal I felt the temperature of my body disincreasing. I shouted: “I have to go to the toilet!” No response. “I have to go to the toilet!”, I shouted again. It took four hours to may go to the toilet. Before that, they brought 12 bottles of water (0.5L) for eighteen persons with some slices of bread. Oh! You know? The guy, who accompanied me to the toilet, said just six words to me when I was washing my face, which was burning: “you wanna take a shower here?” I feel sorry for them if they treat their wife, kids or people in their neighbourhood like that. Life is beautiful if you have seen the dark side of it. When I came back to the Stone Age, my body started to tremble. I wore just a sweater on my upper body. I asked them more than ten times to give me my jacket which was just in front of the door in a big plastic box. They all ignored me, except one who first checked my jacket and then delivered it to me. I said: “Dank u vriendelijk.” With my jacket I was in a better condition but, I still felt the cold. I experienced for the second time in my life such a situation. First time was in the Ice Age during our travel to Europe. We arrived to an island by boat in the middle of nowhere. My clothes were wet. We were wet. We walked forward to a hill and slept there in group to create some temperature to survive. I still know. I woke up. My body was shaking and water in my nose was frozen. I will never forget that moment of my life. Some of things you just can’t delete out of your memory and they involve you whole your life. They don’t let you forget who you are. People tell me sometimes I’m smart for my age. Yes, I’m. It’s because when you were playin’ with your friends as a seven years old kid, at the same age I was working in big companies in Pakistan to feed a mother and a brother. Sometimes you try to understand a situation but, you can’t feel just because you never experienced. Now, in the Stone Age I tried to sleep, but it wasn’t succeeded. I couldn’t sleep more than three minutes, cause I felt the cold in my bones. I tried different ways to sleep: on my back, I put my legs on the wall to have as less as possible contact with the ground. Not succeeded! I slept maximum three minutes and it was the longest try. I started to walk from one corner to the other corner, like the prisoners do. I want to think about something, but my mind is empty like a new born baby. Damn! Out of these walls I got so much tension in my mind! And now? Nothing! It’s time to think… I want to think about my first love and the computer says: “ERROR!”

I was already locked up in my life’s misery in asylum centra, but this time was it different. I was in a real cell, mentally and physically.

I was already locked up in my life’s misery in asylum centra, but this time was it different. I was in a real cell, mentally and physically.

Some police came and opened the door. Took us with a minibus to other block for the finger print. When I discovered that they want to take picture of me, first I made my hair and said: “it’s not the right moment for the photo-shoot!” The sexy lady behind the desk laughed and said: “you got reason.” After finishing of process, they dropped us back with three bodyguards. This century was over.

The new century is begun. The light came slowly to touch our body. For me every comin’ day is better than the past day and today is not yesterday. I was happy. They gonna let me go at six ‘o clock in the morning. No-one came… I was stuck like a mosquito behind the door and was analyzing each move in the out world.

I have nothing to do. 55 D.Boy who organize every comin’ month when he is home, has nothing to do.

After looking every single detail on walls, I found a small piece of metal on the ground. I started to write on wall: ’55 D.Boy was here 23/10/2013’, ‘Protection 4 Afghans in Belgium’. I don’t know how long I was busy… But I know, I didn’t stop until my fingers hurt and swollen a lil bit. In the middle of the century my girlfriend opened the door. She was surprised after seeing me. She said: “are you still here?” I said: “I was waiting for you at 18 ‘o clock, but you didn’t come back and the others were too kind to listen to me.” She said: “oh! At 18 ‘o clock we were shifted and the other crew came in duty. Ok, now you can go.” I walked out with her to the entrance. My hands were in my pocket. One tall guy passed beside me and hit hard my shoulder and walked further. My girlfriend said that he wants to say ‘put your hands out of your pocket’, it’s not allowed here. I angrily said: “he doesn’t have a mouth to talk!” So, in their office they gave me my bag and I opened the zip to check that everything is ok. The police behind the table said: “do you think there is thief between the police?” I answered: “yes, it’s possible.” He laughed. We got on the bus. Few minutes later they dropped us in front of VUB(free university of Brussels) at 14:30 right 24 hours after the arrestation. When I got off the bus, I said to the police: “tot volgende keer”, which means see you next time in Dutch. I breathe very deep the fresh wind through my longs. I’m free…!

Written by 55 D.Boy

04/11/2013 at 23:14 Schoten/Belgium

Celui qui s’est fait fracassé le crâne, comment il va ?

28/10/2013

[Témoignage de Grégory, assistant social, qui est resté avec les « non arrêtés » après l’arrestation des afghans et de leur soutien, qui vient compléter les témoignages de Selma et de Camille Plus de contenu sur la page du collectif afghan]

Le flic en civil nous attend à la sortie de l’occupation rue du trône où nous avons dormi, des militants et moi avec les afghans. Il a des couques en main « on est rentré il y a une demi-heure, mais vous dormiez tous, alors on ne voulait pas déranger … Il y a quelque chose de prévu aujourd’hui ? » Comme toujours, on ne répond rien. Nous accompagnons le cortège de manifestants jusqu’au parlement fédéral. Une fois devant, je quitte les manifestants pour rejoindre les associations qui vont interpeller le CGRA et l’office des étrangers au sein du parlement. L’audience est interminable, les questions très générales, le dispositif classique d’un débat dont on ne veut pas traiter du fond. Je sors avant même que les questions soient terminées. En sortant, je reçois l’appel d’une amie paniquée : « calme toi, vous êtes où ? – A arts-loi ». J’y fonce. Derrière un mur de combis, une centaine de personnes assises, les mains dans le dos. De l’autre côté de la rue, les femmes et les enfants invectivent la police, alors que les belges sont paniqués. L’une des porte-paroles afghane exprime sa rage « ils ont marché sur mon enfant ». Je la prends dans mes bras. Elle me désigne le commissaire de police, « il m’a dit que la prochaine fois, je vais mourir ». Mais ce n’est pas la peur qui fait trembler sa voix : c’est la colère.

A mes pieds, une flaque du sang. La communauté sikhe la pointe du doigt en m’interpellant par le nom qu’elle m’a donnée « What is this, Jot Singh ? » Je ne sais pas quoi répondre. « I don’t know. Madness. And shame, surely shame. ». La honte, le sentiment qui me poursuivra toute cette journée, au son des pales de l’hélicoptère dont l’ombre engloutira les poussettes jusqu’à la tombée de la nuit. Nous regardons impuissants les bus de la police s’arrêter devant nous, les policiers nous narguer d’un air méprisant. Le flic aux croissants est bien loin des chiens de guerres qui nous dépècent du regard. Quasiment tous les hommes afghans ont été arrêtés : c’est un cortège de femmes et d’enfants que nous accompagnons vers un endroit proche, le parc entre Trône et Luxembourg. Je me tais en respirant pour ne pas pleurer devant eux : j’ai déjà suffisamment honte comme ça. Le trajet se fait dans un silence de mort. Dans le parc, des personnes arrivent de partout pour exprimer leur soutien. Presque plus personne n’a de batteries. Je me repasse les questionnements du parlement sur la situation afghane, les interrogations sur les retours volontaires, les insistances sur la nécessité des déportations. Je me dis que tout ça est délirant. Puisque je coordonne parfois le soutien médical, plusieurs afghans viennent me voir, « celui qui s’est fait fracassé le crâne, comment il va ? » Je réponds qu’il est à l’hôpital, qu’il est accompagné. Je me dis qu’ils ne peuvent pas déporter des gens arrêté pendant un débat parlementaire sur leur condition. Mais un doute m’étrangle la gorge. Un doute dont je me dis qu’il ne devrait même pas pouvoir être esquissé dans un Etat de droit.

Nous attendons plusieurs heures, nous demandons ce que vont devenir les détenus. Certains partent en ville, à la recherche d’abris où mettre les familles. Les afghans se demandent ce qu’il va être fait de leurs affaires. Une dame diabétique vient me trouver, scandant qu’elle n’a pas pu récupérer son insuline. Je regarde tous ces visages qui m’ont conté leur histoire. Je ne vois ni peur, ni misérabilisme. Je vois de la colère, de l’inquiétude et de la dignité : de la volonté d’être en vie. Les enfants jouent alors que les adultes regardent le vide. Je me sens sale d’être un citoyen belge. Je n’ose pas croiser les regards. Je sais pertinemment bien que ce n’est pas de ma faute personnelle. Mais j’ai conscience de ma position dans la structure du pouvoir dans lequel nous sommes tous pris. Et je leur suis reconnaissant de ne pas me mépriser. Chaque jour passé avec eux est une leçon de morale, de politique et de courage. Car je retrouve en eux non pas la force d’anonymes afghans telles qu’on les représente dans les médias, mais tout d’une société civile en train de se faire sous mes yeux, avec moi, et qui se fait de manière propre à leur situation dans cette ville. Inquiet, j’attends un signe de ce que nous allons faire. Durant des heures.

La nuit tombe sous une pluie torrentielle. Nous déplaçons les gens par petits groupes, en voiture ou en bus, vers un bâtiment abandonné, que l’une d’entre nous a repéré au dépend de son sommeil lors des nuits précédentes. Alors que les familles s’installent, inquiets pour les leurs enfermés au loin, nous négocions avec la police et le bourgmestre le droit de rester pour la nuit. Les belges sont relâchés et nous rejoignent. Les afghans nous demandent ce qu’il va se passer pour les autres. « We don’t know ». Les discussions sont brèves, les regards morts. J’ai cette sale impression d’être ramené au siècle passé. J’attends à une amie qui a passé les semaines à gérer du mieux qu’elle peut, avec une efficacité qu’on ne pourra jamais assez lui rendre. Je lui envoie un message « il y a une place pour toi dans la pièce de gauche au rez-de-chaussée ». Elle répond « non, devant la porte ». Les familles se sont installées aux étages. Quand elle revient, on installe les couvertures devant la porte d’entrée. Je me souviendrai toujours de ce vert. De ma manière de compter le nombre de portières qui se referment dès qu’une voiture s’arrête dans la rue car  les flics sont toujours au moins deux. De ne pas savoir m’endormir malgré la fatigue des jours précédents. J’ai l’impression d’être en 40. Je pense au retrait des forces armées suite à l’échec masqué de leur intervention, à la montée des talibans, à ces filles brillantes qui réclament une éducation, à ces visages amis que je crains de ne plus revoir. Les yeux rivés sur le vert écaillé de la porte d’entrée, une phrase me tourne en tête en boucle « C’est du délire».

Non monsieur, nous les belges on sortira en dernier, comme ça on voit qui vous tabassez

28/10/2013

[Témoignage de Camille, doctorante en sciences sociales, sur son arrestation de mardi avec le collectif des afghans en lutte pour la prise en compte de la situation dans leur pays. Avec celui de Grégory, il vient compléter le témoignage de Selma, avocate des afghans. Plus de contenu sur la page du collectif afghan et celle du comité de soutien]

J’étais à l’université, comme tous les jours de la semaine. Je gardais mon téléphone près de moi parce que j’avais reçu un message pendant le weekend qui stipulait des risques d’expulsion. Je reçois donc le message « expulsion, besoin de soutien ». Je prends mon vélo, je pédale jusque rue du trône, il n’y a déjà plus rien à faire : l’entrée du bâtiment a été remplacée par un mur de combis et de policiers. Je reconnais quelques têtes (abasourdies) sur le trottoir d’en face et on me dit, que, ne sachant où aller, les afghans manifestent à art-loi. La revendication de la manifestation est simple : « après avoir expulsé ce bâtiment, que proposez-vous pour reloger 200 personnes ? ».

 On se lève tous, mais c’était déjà trop tard, on est encerclé, il y a autant de policiers autour de nous que de manifestants.

On se lève tous, mais c’était déjà trop tard, on est encerclé, il y a autant de policiers autour de nous que de manifestants.

Une fois arrivée à la petite ceinture, je vois cent-cinquante personnes en sit-in. Je m’assieds au sol et je chante avec le groupe « We want justice », « Afghanistan is niet veilig ». Le commissaire arrive au centre du groupe, il essaye d’arrêter le porte-parole, alors qu’il n’y a aucune violence. L’avocate et des membres du comité de soutien s’interposent, on voit la haine s’inscrire sur le visage du commissaire, je sens que ça va mal tourner.

Les policiers avancent en courant sur les côtés, on commence à se faire encercler. A ce moment là, l’avocate nous conseille de nous lever et de partir, de ne pas opposer de résistance. On se lève tous, mais c’était déjà trop tard, on est encerclé, il y a autant de policiers autour de nous que de manifestants. J’échange des regards avec la dizaine de belges présents, « qu’est ce qu’on peut faire ? », « rester les derniers ». On doit être 200 à ce moment là, les soutiens arrivaient au compte goutte, il faut dire que le message était parti il y a moins d’une heure.

 Je suis écrasée contre boucliers des policiers, un enfant se fait marcher dessus par les policiers, les poussettes sont écrasées par ce cercle toujours plus oppressant.

Je suis écrasée contre boucliers des policiers, un enfant se fait marcher dessus par les policiers, les poussettes sont écrasées par ce cercle toujours plus oppressant.

La panique commence à s’emparer des gens, une femme hurle, elle ne trouve plus son enfant, le cercle se referme de plus en plus, jusqu’à nous compresser les uns contre les autres. Je suis écrasée contre boucliers des policiers, un enfant se fait marcher dessus par les policiers, les poussettes sont écrasées par ce cercle toujours plus oppressant. On essaie de rester bien soudé, on se tient par les bras pour tenter de créer un noyau dur et peut être d’avancer un peu, mais on n’y arrive pas, les matraques se lèvent et s’abattent sur Ali.

Les matraques se lèvent et s’abattent sur Ali.

Les matraques se lèvent et s’abattent sur Ali.

Maintenant il est au sol, dans une flaque de sang, et il faut du temps pour convaincre les policiers d’appeler une ambulance. Pendant ce temps là, on a réussi à passer les petits par-dessus les cordons policiers, on s’est pris des gaz lacrymogènes (principalement ceux qui ont vu la figure du policier qui a frappé Ali) et une flaque de 50 cm² de sang sur le trottoir devient la matérialisation de la honte que je porte à mon pays.

une flaque de 50 cm² de sang sur le trottoir devient la matérialisation de la honte que je porte à mon pays

une flaque de 50 cm² de sang sur le trottoir devient la matérialisation de la honte que je porte à mon pays

Tout se passe très vite, les combis sont derrière, on sera tous arrêtés. Moi, je me dis qu’il faut que je quitte ce cercle le plus tard possible, pour la simple raison que sans papier c’est sans droit dans notre systèmes de répression (des mouvements sociaux), et qu’avec ma carte d’identité magnétique, on m’a offert l’illusion d’avoir le droit de voir, le droit de parler, le droit de témoigner et de revendiquer le respect des droits fondamentaux, face aux forces de l’ordre, mais aussi face à toute la politique migratoire et toute la politique (anti)sociale de notre pays. Le fait d’avoir cette carte d’identité, la nationalité belge, fait de moi un objecteur de conscience, un témoin privilégié de la violence engagée contre ces personnes, et je dois rester le plus longtemps possible dans ce cercle. La violence ne s’arrête pas aux coups, elle est ancrée dans les comportements, le commissaire se place au milieu du cercle, et crie en anglais que les manifestants peuvent remercie X, un réfugié politique qui a été régularisé il y a quelques années et qui offre son soutien au mouvement « You can say thank you fo X, it is no risk for him, but it’s very dangerous for you, you haven’t any visa or ID ». Quoi de plus beau de voir la police semer la zizanie au sein même de la solidarité qui unit les défendeurs de la cause.

« Alors mademoiselle vous sortez ? » « Non monsieur, nous les belges on sortira en dernier, comme ça on voit qui vous tabassez », c’est mal passé comme commentaire, une main m’agrippe les cheveux et me fait sortir en 5 secondes de ce cercle, ça s’appelle se faire traîner à terre. Ensuite, les colsons, et direction les combis, je vois une bonne partie des manifestants qui sont en file par terre, les mains attachées dans le dos. Puis, on me dépose à côté de l’avocate des afghans, dans les premières arrêtées, les mains aussi attachées que les autres et on nous met dans le bus.

Dans le bus, ce sont des regards tristes des « merci madame Selma », « merci mademoiselle pour nous soutenir », mais aussi des « au revoir, pour moi ce sera la deuxième fois en centre fermé, on ne me reverra plus ». Les vitres sont teintées, on ne peut pas voir dehors, on ne sait pas où on nous amène, il fait une chaleur étouffante, c’était une belle journée pour se faire arrêter. Ce bus me donne l’impression d’animaux qu’on enverrait à l’abattoir, voir d’un scénario similaire aux atrocités commises dans tous les génocides. On arrive aux casernes, les femmes et les hommes sont séparés, on nous place en cellule sans nous enlever les liens qui nous tiennent les poignés dans le dos. Ils sont parfois si serrés pour certaines d’entre nous que le sang ne passe plus, dans tous les cas, nos poignets sont rouges et certaines ont des traces de coup sur les bras. Et dire qu’on était pacifistes…

On a chanté, on a crié, on a parlé, on s’est tues… On n’a pas reçu d’eau, ni quoi que ce soit d’ailleurs.

Ils ont relâchés les belges à 19h, on a crié en passant devant les cellules de hommes « What do we want ? We want justice ». « Si tu ne te tais pas, tu y retournes directement ».  On n’avait des proches qui nous attendaient devant les casernes, mais il ne fallait pas donner de joie à ceux qui criaient pour notre liberté dehors, et on a du remonter dans le bus, et ils nous ont déposé en ville. Il pleuvait des torrents, encore une belle journée qui prend fin.

Les afghans commençaient à sortir ce matin, l’office des étrangers a été saisi, le combat continue…

Arrêtez moi l’avocate en rouge

28/10/2013

[Témoignage de Selma sur l’arrestation du 22 octobre 2013, soutenant le collectif des afghans en lutte à Bruxelles contre les décisions de refus d’asile par le Commissariat Général aux Réfugiés et Apatrides. Pour différents points de vue, celui d’une autre personne arrêtée, celui d’une personne non arrêtée. Plus de contenu sur la page du collectif afghan]

« Arrêtez-moi l’avocate en rouge »

Mon arrestation a peut-être déjà été commentée par d’autres, mais je tiens à en faire le récit. Non pas que j’imagine qu’elle soit plus importante que celles d’autres militant(e)s et que celles beaucoup plus lourdes de conséquences des Afghans. J’ai juste besoin de raconter une journée surprenante à plus d’un titre.

Je me suis rendue à 10 heures du matin au parlement fédéral où la commission intérieure se penchait sur le rapport du CGRA et la politique de retour. Je savais qu’il serait question d’Aref, ce jeune Afghan, mort après son retour « volontaire » en Afghanistan.

J’ai entendu le CGRA et l’Office des Etrangers décrire leurs missions respectives, sans aucun état d’âme et sans la moindre remise en question. Les représentants des ONG (Vluchtelingenwerk, CIRE et Ligue des droits de l’Homme) ont pourtant pointé des dysfonctionnements et des lacunes dans l’examen de la protection qui doit être réalisé avant d’envisager un retour volontaire ou non. Le CIRE a énuméré les hypothèses – nombreuses- dans lesquelles cet examen n’est pas réalisé avec la rigueur voulue et a rappelé une récente condamnation de la Belgique par la Cour européenne des droits de l’Homme.

Plusieurs parlementaires ont parlé du jeune Aref. Cela n’a pas semblé émouvoir les représentants des institutions ou du moins n’a pas conduit à un changement de position.

Je suis sortie un peu avant la fin, attristée par la teneur du débat. La manifestation des Afghans devant le Parlement, plus exactement à Madou où la police leur avait enjoint de rester, s’était déjà éloignée

Je m’apprêtais à retourner au bureau, vers 13h15, quand j’ai reçu un appel annonçant l’expulsion du bâtiment rue du Trône. Les quelques 200 Afghans étaient à Arts-Loi. Je les ai rejoints. Ils faisaient un sitting, ils venaient d’apprendre qu’il était inutile pour eux de retourner rue du Trône et ne savaient pas du tout où aller. Ils semblaient découragés et désorientés.

Le Commissaire de police leur a dit de partir, ils ont répondu non. Au bout d’une demi-heure, j’ai vu arriver des policiers avec des boucliers et des chiens sans muselière. J’ai dit aux Afghans qu’il valait mieux partir. Lorsqu’ils se sont levés pour partir, ils ont été encerclés par des policiers. Le cercle était très serré et les policiers faisaient sortir du cercle les femmes et les enfants, mais avec une brutalité totalement injustifiée. Tout le monde avait très peur mais n’opposait pas de résistance.

 Lorsqu’ils se sont levés pour partir, ils ont été encerclés par des policiers.

Lorsqu’ils se sont levés pour partir, ils ont été encerclés par des policiers.

Un policier a renversé une poussette avec un jeune enfant. Je n’arrêtais pas de répéter qu’il y avait des enfants, qu’il n’y avait aucune raison d’être violent.

Un policier a renversé une poussette avec un jeune enfant.

Un policier a renversé une poussette avec un jeune enfant.

J’ai vu un jeune homme blessé étendu par terre, il saignait à la tête. Il était agité et en état de choc. Je me suis agenouillée près de lui. J’ai demandé aux policiers s’ils avaient appelés les secours. Je parlais au jeune homme pour qu’il ne perde pas conscience. Je lui ai demandé de me dire son nom, il a répondu Ali. Un policier m’a tirée par la manche en disant « dégagez ». Son collègue lui a dit « laisse-la elle nous aide, elle le calme ».

Son collègue lui a dit « laisse-la elle nous aide, elle le calme ».

Son collègue lui a dit « laisse-la elle nous aide, elle le calme ».

J’ai entendu qu’on m’appelait pour me dire que Samir était arrêté, je suis encore restée près du jeune homme, me disant que je ne pouvais de toute façon rien faire.

J’ai vu Monsieur Joris Capenbergh  – que je connais – saisi par un policier, jeté au sol, alors qu’il était sur le trottoir et assistait médusé à la scène. Les policiers l’ont ensuite forcé à entrer dans le cercle. Il m’a appelé à l’aide, je me suis relevée et j’ai vu d’autres policiers projeter un Afghan par terre et le rouer de coups. Je suis intervenue très calmement en leur disant : La loi sur la fonction de police ne vous autorise pas à faire usage de violence. Il n’oppose pas de résistance. Vous ne pouvez pas le frapper.

Le commissaire m’a montré du doigt et je l’ai entendu distinctement  dire : Arrêtez-moi l’avocate en rouge.

Trois hommes sont venus vers moi, j’étais sur le trottoir, j’ai écarté les bras et je n’ai opposé aucune résistance. J’ai dit au policier qu’il me faisait mal et il a spontanément desserré mon bras. Il m’a attaché les bras dans le dos.

Trois hommes sont venus vers moi, j’étais sur le trottoir, j’ai écarté les bras et je n’ai opposé aucune résistance.

Trois hommes sont venus vers moi, j’étais sur le trottoir, j’ai écarté les bras et je n’ai opposé aucune résistance.

J’ai du aller m’asseoir dans la rue de la Loi à quelques pas du cabinet du premier Ministre où j’avais été reçue quelques jours avant. La situation était surréaliste.

Une policière est venue pour me surveiller. Elle a resserré mes attaches, sans raison, comme ca, juste pour faire mal. Et je dois dire c’est douloureux.

On m’a ensuite fait monter dans un bus, aux vitres teintées. Nous étions deux femmes et il n’y avait que des hommes. Les Afghans étaient atterrés de me voir là avec eux. Ils me disaient « merci madame » ou « on est désolé pour vous ». J’étais partagée entre un sentiment de solidarité avec ces hommes qui ne demandent que le droit de vivre en paix et d’impuissance. J’avais peur aussi et je me suis demandée qui irait chercher les enfants à l’école.

Le bus est parti. C’est un sentiment étrange d’être privé de liberté et emmener vers un endroit inconnu. J’avais peur. L’étudiante assise à coté de moi m’a dit qu’elle s’appelait Camille. On a chanté « Terre de détresse », j’ai pleuré.

Arrivés aux casernes d’Etterbeek, on nous a mis dans une grande cellule, où d’autres manifestantes nous ont rejointes. Nous sommes restées à six. Camille a réussi  à se détacher les mains. Elle a téléphoné à mon bureau où mes collègues m’ont dit que ma sœur irait chercher mes enfants et que le bâtonnier était prévenu. Une des manifestantes arrêtées avec moi a brulé mes attaches avec un briquet, j’avais enfin les mains libres et cela fait du bien.

Des journalistes m’ont téléphoné. J’ai pu raconter ce qui s’était passé.

On est venu nous chercher pour nous enregistrer, après une fouille de routine. Le policier à qui j’ai donné ma carte d’identité à juger utile de faire de l’humour. « Est-ce que vous êtes sure que vous êtes belge ? ». Je n’ai pas relevé. La policière qui m’accompagnait était visiblement gênée par la situation.

Un policier que je connais est venu me dire bonjour et me demander comment j’allais. Ce petit bout d’humanité était comme une bouffée d’oxygène.

On nous a conduit dans une autre cellule, sans sac, ni GSM, ni  montre, cette-fois-ci. C’est assez désorientant de perdre totalement la notion du temps.

Nous n’avons plus vu, ni entendu personne jusqu’à notre libération. Nous ne pouvions ni aller aux toilettes, ni boire un verre d’eau. Personne ne m’a parlé, ni donné les raisons de mon arrestation, ni dit à quelle heure on sortirait.

Nous avons été relaxées vers 18h30.

On nous a rendu nos affaires et nous avons du monter de nouveau dans un bus. J’ai téléphoné à mon collègue qui m’a dit que presque tous les avocats du cabinet étaient devant les casernes. J’ai demandé si nous pouvions sortir du bus, un policier m’a répondu que non. J’ai dit que si nous étions relaxées, il me semblait que cela signifiait que nous étions libres de nos mouvements et d’aller où bon nous semble.

Sur ce le policier est allé chercher son supérieur. Un homme brutal qui a crié que si je n’étais pas contente, il me recollait en cellule.

Le bus nous a amené, nous étions douze. Nous ne savions pas exactement vers où nous allions. Quelqu’un en plaisantant à dit Imaginez qu’ils nous conduisent à Charleroi.

Nous avons été véritablement remis en liberté avenue Louise, sous une pluie battante. Pourquoi cet endroit ? Je ne le saurai sans doute jamais.

Pourquoi ai-je été arrêtée ? Je ne le saurai sans doute jamais non plus.

Lors de l’arrestation, un afghan m’a demandé en anglais « Where is the law ? », un autre lui a répondu en me regardant « They arrested the law. » C’est à ce moment là que j’ai  pleuré.

Hanna Arendt, Sur la violence et les grèves étudiantes

17/06/2012

The extreme form of power is All against One, the extreme form of violence is One against all. And this latter is never possible without instruments. To claim, as if often done, that a tiny unarmed minority has successfully, by means of violence – shouting, kicking up a row, et cetera – disrupted large lecture classes whose overwhelming majority had voted for normal instruction procedures is therefore very misleading. (In a recent case at some German university there was even one lonely “dissenter” among several hundred students who could claim such a strange victory.) What actually happens in such cases is something much more serious: the majority clearly refuses to use its power and overpower the disrupters; the academic processes break down because no one is willing to raise more than a voting finger for the status quo. What the universities are up against is the “immense negative unity” of which Stephen Spender speaks in another context. All of which proves only that a minority can have a much greater potential power than one would expect by counting noses in public-opinion polls. The merely onlooking majority, amused by the spectacle of a shouting match between student and professor, is in fact already the latent ally of the minority.

Hanna Arendt (1969), On Violence, p. 238, in Violence in War and Peace: an Anthology, 2008. Oxford. Blackwell Pusblishing (mes italiques)

Les leaders, l’Etat et les mouvements sociaux

21/05/2012

 

-La vidéo n’est évidemment pas de moi

Il est temps qu’en Europe, on rende hommage à la vigueur et au courage des étudiants québecois, qui lutte aujourd’hui depuis trois mois. A partir de ce beau message philosophique, qui s’adresse  à « ceux qui nous ouvrent les possibles » aussi bien qu’il appelle au soutien de ceux qui formeront une « grande haie d’honneur ».

Je ne m’inquiéterai pas ici de débattre de mes désaccords avec certains arguments de ce message, il me semble bien plus essentiel de s’entendre avant tout sur les accords. Ainsi vous gagnez, je pense, la lutte symbolique. Ainsi, vous luttez contre la résignation : et la grande fête de mobilisation à laquelle vous avez appelé est – comme toujours – brisée par l’État. C’est parce que l’auteur du grand tonnerre s’adresse à « vous tous », et non « à vos leaders » que j’aimerais rendre hommage aux histoires invisibles qui forment votre quotidien, quel que soit votre degré d’engagement, hors des sphères de la représentation politique et médiatique.

Aussi déterminés et convaincus soient-ils aucun de vos représentant ne vous enlèvera le fait que vous êtes les acteurs de votre histoire. En m’inspirant de la critique du colonialisme, j’espère contribuer, à distance, à une lecture de cette histoire.

Le festival comme paradigme politique

Dans le chapitre « Ethnogenesis » de « The Art of Not Being Governed: An Anarchist History of Upland Southeast Asia », James C. Scott (2009) propose une interprétation du processus d’assimilation des groupes égalitaires dans des systèmes hiérarchiques. Ce processus peut être utile dans la lecture de l’institutionnalisation des mouvements sociaux. L’État présuppose un système de taxe, une concentration militaire et une homogénéisation de la production, le tout focalisé sur un territoire, disons, un espace. Aujourd’hui, cet espace peut être pensé non plus comme uniquement territorial, mais comme un espace social. Il n’existe plus, dans nos sociétés postindustrielles, de zones qui ne soient structurées par l’État, sous l’impulsion d’une économie globale. S’il existe des zones de non-droit, elles sont elles-mêmes produites par l’Etat, reléguées volontairement comme espaces  « périphériques » au droit et dont l’existence ne fait que renforcer la force du « centre » (Das et Poole 2004). C’est en formant une force centrifuge, une fuite politique de ce centre, qu’il me semble voir des possibles s’ouvrir. Il ne s’agit pas d’un chaos diffus, mais d’un ordre dynamique.

Hakim Bey a prôné un certain type de manifestation, sans vouloir la définir précisément, appelant à la spontanéité et la défense des libertés qui permettent, par moments, de créer des « zones autonomes temporaires » où les règles sont différentes, locales, égalitaires. On retrouve cette idée sous plusieurs formes chez différents auteurs : Hanna Arendt (1958) appelait à la multiplicité d’espaces publics comme unités politiques, Görz (2008) appelait à l’extension des zones libertaires existantes, dans une écologie politique qui se serait appropriée la technologie. Hakim Bey a eu cette intelligence de ne pas penser ces espaces comme permanents, mais de les penser sur le mode du « festival ». Le mouvement social spontané, une association telle que la CLASSE (tant qu’on la pense comme ouverte), semble faire partie de ces Zones Autonomes Temporaires. La question se pose aujourd’hui en termes de conflit : comment, dans une société entièrement régulée par un État au service d’une économie globale néolibérale, cet État régit-il ses relations avec des groupes temporairement autonomes  ?

Luttes « festivales » et histoire coloniale

On retrouve dans l’histoire des moments très précis de ces rencontres : l’impérialisme et le colonialisme. Il ne s’agit pas d’une période historique bien déterminée, mais de tous ces moments où des États stratifiés socialement ont eu à faire à des groupes égalitaires qui cherchait à résoudre leurs problèmes (matériels et politiques) collectivement. C’est le cas de certaines tribus afghanes, telle que les pachtounes (qui néanmoins, excluent les femmes de ces processus). Ce fut le cas de certains tribus des collines en Asie du Sud-Est qui fréquentèrent les grandes civilisations concentriques de l’époque. Ce fut le cas de certaines tribus amérindiennes au contact des français, anglais, portugais et espagnols. Ce fut, également, le cas des tribus africaines en contact avec les anglais, hollandais, belges ou français. Ce fut le cas des Cosaques aux abords des frontières russes. De cette histoire nous portons l’héritage. Mais personne ne nous a obligé à porter le fardeau des horreurs des vainqueurs. Nous pouvons faire le choix de faire honneur aux combats des vaincus, d’apprendre d’eux et de les réinjecter nos propres luttes sociales, assurant la continuité de toutes les luttes pour la liberté. Nous pouvons nous faire les héritiers de l’histoire des colonisés, et non de celles des colons – qui nous gouvernent encore. Car la lutte contre la hausse des frais vient de révéler, par la réponse violente  du gouvernement, la clé de tout progrès social : la question de l’égalité est intrinsèquement liée à celle la liberté – et non opposée à elle.

En ce sens, les luttes étudiantes, en tant que mouvement spontané et collectif, ont quelque chose à retenir des processus coloniaux de « pacification ».

Bien sûr, un mouvement social n’est pas une masse homogène : il est porté par ses divergences idéologiques, ses mouvances politiques. Mais aujourd’hui, il porte un projet politique commun. Quelle sera la technique de l’État pour institutionnaliser une hydre à mille têtes ? En premier lieu, il les classifiera : en catégorisant les différentes mouvances, en leur attribuant des noms. Comme si chacun d’entre vous pouvait assurer aujourd’hui dans quelle catégorie il s’inscrit. Mais l’État, en tant qu’entité stratifiée, qui a l’habitude d’agir par politique ciblant des groupes sociaux (politique pour les jeunes, politiques pour les retraités, politique pour les réfugiés, etc.), doit catégoriser l’incatégorisable. Car il sait qu’une fois que cette catégorisation est faite, elle prend vie par elle-même : on vient à s’y identifier. Voilà une première réserve qu’il faut avoir à l’esprit. Il s’agit pour l’État de créer des unités administrables, avec lesquelles il pourra négocier. Il tentera de les imposer lui-même, sous le couvert de la discussion. Or, c’est aux gens en lutte d’imposer leur mode de gouvernement. Le consensus et la démocratie directe, que les grecs ont réappris aujourd’hui par la force, sont une de ces possibilités (elles sont infinies, tant qu’il y a de la créativité).

Les leaders et l’État

Une fois la catégorisation opérée, il lui trouvera des leaders. Si ces leaders n’existent pas, il les implantera. Le processus est connu : il prendra le plus médiatique, le plus radical, le plus apprécié. Il lui attribuera un pouvoir. Rappelez vous de l’Indirect Rule et ne pensez pas qu’elle ait pu disparaître. Elle s’est simplement diffusée, voilée, transformée. Ce que l’État fera, c’est imposer un mode politique de représentation. C’est le début des processus d’institutionnalisation – et de déblocage des mouvements. Le but n’est pas de négocier, mais de faire passer la pilule.  S’il n’y arrive pas, l’État se modifiera lui même pour faire intégrer vos alliés. Rappelez vous que la social-démocratie, en Europe, a ces dernières années beaucoup plus privatisé que le néolibéralisme. Cela n’a été possible que pour une raison : les partis socialistes étaient proches des syndicats, et donc mieux placer pour faire faire passer les plans politiques. Il n’y a pas d’ami qui soit consensuel dans ce type de moment. Il faut choisir son camp, et les périodes de mobilisations collectives rendent plus lisibles les prises de position, tant qu’on le garde à l’esprit. En diluant ce qu’il aura désigné comme vos dealers en son sein, l’État diluera vos revendications.

Ce n’est pas le retour de la social-démocratie que votre gouvernement craint aujourd’hui. C’est l’absence de toute forme de concession par un mode de délégation de pouvoir. Ce n’est pas un combat de la social-démocratie contre le libéralisme auquel nous assistons. C’est celui de la démocratie directe contre l’électoralisme. En parlant du vote, Rousseau disait « Les gens pensent qu’ils sont libres parce qu’ils sont libres une minute tous les 5 ans ». Le débat ici n’est pas horizontal, celui de la gauche contre la droite. Il est vertical : celui du bas vers le haut. Il ne s’agit pas d’un individu, Charest, ou de son parti le PL. Il s’agit d’un mode d’organisation institutionnel que l’existence même d’une mouvement autonome temporaire de trois mois est en train de remettre en question. Nous savons très bien qu’on vous accuse d’être des casseurs. Les gens qui vous accusent ne sont certainement pas entrés dans vos universités, n’ont certainement pas lus vos tracts, vos analyses, n’ont pas vu vos modes de communications pour les partager. Ils veulent vous classer comme irrationnels, barbares, sauvages. Ils veulent vous civiliser. Vous « cuire », après une campagne de « pacification », disait l’administration coloniale britannique. L’assujettissement suite à la violence.

Méfiez vous des découpages en mouvance et la délégation des prises de décisions. L’État a tendance à imposer ce mode. « Vous voulez négociez, avec qui voulez vous qu’on le fasse ? » Bien sûr, la négociation est plus longue, plus complexe, lorsqu’il faut attendre des dizaines d’heure de débat, répéter dix fois ses arguments, s’accorder tous ensemble. L’État, dans sa version néolibérale, n’est pas une entité patiente. Parce que le capitalisme ne l’est pas : la globalisation est une course de fond. L’enjeu d’un mouvement est là, tant qu’il n’a pas obtenu ce qu’il voulait. L’État divise les mouvements en mouvances et leaders, car c’est là son mode standard d’interaction avec les communautés sans état, tels que les mouvements autonomes temporaires. Scott avance que la création des tribus en Afrique coloniale était la forme hégémonique de représentation des communautés sans état, produite quotidiennement dans la lutte pour le contrôle des ressources. La ressource dont nous traitons ici n’est évidemment pas productive. La ressource actuelle du mouvement de protestation, c’est l’occupation de l’espace public. Je peux me tromper sur ce point, et une réflexion sur les ressources du mouvement serait utile. Cette réflexion ne peut être que vôtre et collective. Mais ça ne change pas le processus général. Rappelons nous : par la règle de la majorité, le système politique évacue tout débat sur les désaccords. « Acceptez votre défaite » est l’argument de la majorité, qui par sa seule majorité se considère comme légitime. Existe-t-il un espace pour ces désaccords ?

C’est en catégorisant le mouvement, et en autorisant à certaines de ces catégories l’accès à ces ressources (disons donc l’espace public, mais aussi les espaces de négociations), que l’État a imposé ses catégories, et que ces dernières ont été appropriées par les mouvements qui, à l’origine, y résistaient. Une fois l’accès aux ressources donné, ceux qui y ont droit tendent à vouloir le garder. Le rôle des leaders du mouvement prend ici un sens détourné par l’État.

L’un des moyens d’éviter ces processus institutionnels, c’est de fonder le partage des ressources sur la collectivité. Rappelons-nous ici que l’une des ressources, c’est la prise de décision. C’est en divisant lui-même un mouvement en unités administrables qu’il pourra négocier (comme on négocie des rochers en faisant du rafting) que l’État légitimera son autorité. C’est aussi en forçant l’ensemble des étudiants qui ouvrent aujourd’hui les possibles à choisir des modes de décisions et de réflexions issus de sa propre entité : la délégation et la représentation, le vote et la concurrence des ressources. A lui opposer : le consensus, la décentralisation, la transparence et la concertation de tous.

Nous valons mieux que ça

Je pense qu’aujourd’hui déjà une partie de la lutte est gagnée. Et de l’autre côté de l’océan, c’est avec fierté que je regarde vos vidéos. Cette lutte n’est pas gagnée parce que vous avez rempli vos objectifs. Elle l’est tant que vous inventez de nouvelles formes de participations collectives. Elle l’est parce que vous résistez et que vous découvrez, avec horreur, que la police et l’État est fondé sur la violence : ce que les réfugiés, sans-papiers, malades mentaux, prisonniers, toutes formes d’autres enfermés à l’extérieur savent depuis longtemps, mais vivent dans l’ombre. Et que ce faisant, il vient d’engendrer une génération de sceptiques face à ses procédés. Qui, je l’appelle de mes vœux, cherchera à s’en passer.

Car nous valons mieux que ça.

La grande arnaque politique au sujet des sans papiers : retour sur les « instructions »

15/12/2009

Ce qu’il s’est passé hier

1. Le 18 mars 2008, suite à l’aboutissement laborieux d’une formation gouvernementale fedérale, cette dernière fixe dans l’accord de gouvernement  la sortie d’une circulaire ministérielle qui éclaircirait les critères de régularisations pris en compte par l’office des étrangers. Cette démarche était revendiquée depuis longtemps par les associations, organisations et sans papiers, qui critiquent le pouvoir arbitraire de l’office dans l’octroi des cartes de séjour.

2. Un an plus tard, cette circulaire n’est toujours pas écrite. Une ébauche a été élaborée par le ministère de l’asile et de l’immigration, sur base d’un système de point, est tout de suite décortiqué et critiqué par des avocats[1]. Des mouvements sociaux apparaissent et tendent à se radicaliser lorsque commencent les occupations des universités et hautes écoles belges, créant un lien avec le milieu étudiant (une dizaine d’établissements comprenant les plus grandes universités : KUL, ULB, UCL). Plus que cela, c’est l’ensemble de la société civile qui se mobilise sur la question, tous les syndicats, les recteurs d’université, les communautés religieuses mais aussi les ordres des barreaux belges (francophone et néerlandophone)[2]. Tous critiquent le pouvoir discrétionnaire et réclament l’application d’une loi.

3. L’inactivité politique concernant cette circulaire mène à une radicalisation des actions, les occupations tendant à se transformer en grèves de la faim.

4. La ministre de l’asile et de l’immigration, Annemie Turtleboom annonce finalement une « mini-circulaire » procédant à la régularisation de familles avec enfants scolarisés (environ 1500 dossiers), conditionnée de ne pas faire appel à la moindre aide sociale.  Cette condition n’est pas légale (et ne sera pas appliquée), mais sa mention est révélatrice de la prise de position. Déçus, les sans papiers continuent à entamer des grèves de la faim.

5. Annemie Turtleboom annonce une nouvelle circulaire, non pas liée aux procédures de régularisation, mais à celles d’identification, dans le but de faciliter l’identification des personnes en séjour illégal et leur expulsion. Cette circulaire prévoit des récoltes de données passant par des méthodes telles que des enquêtes de voisinage par les forces de police. Cette circulaire a été vivement critiquée par de nombreux avocats, la Ligue des Droits de l’Homme, des associations et organisations et quelques parlementaires[3]. La ministre affirme cependant qu’elle pourra faire appliquer l’accord après les élections régionales[4].

6. Les élections passées, la ministre revient sur ses dires pour annoncer qu’elle ne débloquera pas la situation[5]. Le gouvernement fédéral est transformé pour faire face à cette problématique. L’asile et l’immigration reviennent à Melchior Wathelet, (CDH, parti catholique de centre gauche, d’après une étude de l’ULB[6]), et Annemie Turtleboom  (parti libéral flamand) est « promue » au ministère de l’intérieur.

7. Melchior Wathelet annonce des critères clairs temporaires pour débloquer la situation. Ils sont fixés dans le temps : les sans papiers peuvent introduire leur dossier du 15 septembre au 15 décembre 2009. Ces dossiers seront fixés au cas par cas mais sur base des critères défini lors des « instructions ». Il ne s’agit donc pas d’une circulaire. Le terme « instructions » ne renvoie à aucune valeur formelle dans la juridiction belge[7].

8. Pendant ce temps, Annemie Turtleboom annonce 2 circulaires : l’une dans la lutte contre les domiciliations fictives (la domiciliation est la clé de toutes les procédures administratives en Belgique, y compris celles de régularisations), l’autre  concernant la prévention de la « radicalisation » politique et religieuse[8]. D’une part, lutter contre les domiciliations fictives signifient de lutter contre des personnes déjà en état de précarité. D’autre part, le manque de définition du terme « radicalisation » peut être inquiétant (les occupations d’universités et les actions des comités de soutien sont-elles une forme de radicalisation ?)

Ce qu’il se passe aujourd’hui

9. Une plainte a été introduite par le Vlaams Belang au conseil d’état, prétendant que la fixation de critères n’est pas une compétence du Ministère mais du Parlement. C’est entièrement vrai, et c’est le jugement qu’a rendu le Conseil d’état. L’application de ses critères sont donc techniquement irrecevables d’un point de vue juridique et doivent faire l’objet d’une loi[9].

10. Le ministre Melchior Wathelet répond à cela que les critères seront pris en compte dans le cadre du traitement individuel des dossiers, en exerçant son « pouvoir discétionnaire », la possibilité arbitraire, prévue par la loi, pour le ministre d’avoir le dernier mot sur un dossier individuel.

Conclusions : où est l’arnaque ?

La réponse finale de Wathelet mène l’histoire de cette procédure à une conclusion absurde. Le pouvoir discrétionnaire et la dimension arbitraire liée à l’office des étrangers sont précisément les objets des critiques des mouvements sociaux qui ont menés à l’accord gouvernemental du 18 mars 2008 et qui ont suivi cet accord. La réponse politique actuelle correspond à l’exact opposé de ce qui était originellement revendiqué. La notion d’arbitraire institutionnalisée est devenue le seul argument rendant possible l’application des instructions décidées par le gouvernement. Il a créé une catégorie de sans papiers qui peut s’attacher à un espoir de régularisation, et fait dépendre cet espoir de cette notion d’arbitraire.

Au final, la réponse du gouvernement est un échec : non seulement les critères n’existent pas (ils viennent d’expirer), mais leur application temporairement institutionnalisée dépend de ce contre quoi les sans papiers et la société civile se battent.

Il ne s’agit donc pas de conclure que c’est une victoire de l’extrême-droite ou un tour de magicien du ministère de l’asile de l’immigration. La majorité élue au gouvernement a bel et bien, au final, échoué à faire appliquer ce qu’elle avait prévu dans son accord.

Le débat essentiel sur l’état de droit a donc totalement été décentré, et la situation actuelle participe à un retournement idéologique où le pouvoir discrétionnaire, objet de la critique, devient la solution à la crise qu’il a lui même engendrée. Il s’agit bien de garder à l’esprit le véritable enjeu de cet événement  et de le critiquer: la remise en question fondamentale du fonctionnement de l’état de droit où l’exécutif devrait appliquer le législatif.


[1] « Lalibre.be – Dépités par la circulaire Turtelboom », http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/424262/depites-par-la-circulaire-turtelboom.html, consulté le 15/12/09

[2] « Sans-papiers : L’état belge cité en justice -lesoir.be », http://www.lesoir.be/actualite/belgique/mobilisation-generale-pour-2009-03-18-696413.shtml, consulté le 05/01/2010

[3] « Big brother contre les sans papiers : le turbo ! – Zoé Genot », http://www.zoegenot.be/Big-brother-contre-les-sans.html,  et « Circulaire relative à l’identification d’étrangers en séjour irrégulier: un recours devant le Conseil d’État », http://www.cire.irisnet.be/ressources/presse/2009-08-12.html, consultés le 15/12/09

[4] « La réaction d’Annemie Turtelboom – lesoir.be », http://www.lesoir.be/actualite/belgique/la-reaction-d-annemie-2009-05-16-706852.shtml, consulté le

[5] « Sans papiers : la ministre Turtelboom ne bougera pas – lesoir.be », http://www.lesoir.be/actualite/belgique/sans-papiers-la-ministre-2009-06-12-711933.shtml, consulté le

[6] Delwit and van Haute. Le vote des Belges (Bruxelles – Wallonie, 10 juin 2007), Bruxelles, Editions de l’université de Bruxelles, Science politique, 2008.

[7] « Melchior Wathelet – News », http://www.melchiorwathelet.be/index.php?mact=News,cntnt01,detail,0&cntnt01articleid=134&cntnt01returnid=313&hl=de_DE, consulté le 15/12/09

[8] « Lalibre.be – Rendre les fraudes à l’adresse fictive impossibles », http://www.lalibre.be/actu/belgique/article/544428/rendre-les-fraudes-a-l-adresse-fictive-impossibles.html,  et « Lalibre.be – Turtelboom veut prévenir la radicalisation », http://www.lalibre.be/actu/belgique/article/547774/turtelboom-veut-prevenir-la-radicalisation.html, consulté le 15/12/09

[9] « Lalibre.be – Le Conseil d’Etat annule l’instruction », http://www.lalibre.be/actu/belgique/article/548771/le-conseil-d-etat-annule-l-instruction.html, consulté le 15/12/09