Archive for the ‘Insurrection’ Category

« Je crois que le gouvernement devrait lire mes e-mails » : une réponse informée

18/07/2014

Il y a un an, un utilisateur postait un message intitulé « I believe the government should be allowed to view my e-mails, tap my phone calls, and view my web history for national security concerns. CMV » dans la catégorie « Change My View » (« Changez mon opinion ») du forum reddit. Le CMV étant une ouverture à lui fournir des arguments contradictoires. En voici la traduction :

« Je n’ai rien à cacher. Je ne viole pas la loi, je n’écris pas d’e-mails haineux, je ne participe à aucune organisation terroriste et je n’envoie certainement pas d’informations secrètes à d’autres pays/terroristes. Le pire que le gouvernement puisse lire dans mes e-mails est que je suis allé voir « Now You See It » la semaine passée et que je suis très excité par le fait que les Blackhawks cartonnent tout. Si le gouvernement est capable de trouver, chasser, et stopper un terroriste qui veut faire exploser mon bureau dans Downtown Chicago, je suis absolument prêt à ce qu’ils lisent ce qu’ils veulent pour mettre la main dessus. Pour ma sécurité et celle des centaines de personnes innocentes qui n’ont pas à mourir, s’il vous plait lisez mes e-mails ! »

Le contexte de ce post, c’est une continuation du Patriot Act commencé sous Bush aux Etats-Unis dans sa « guerre contre le terrorisme » qui suit l’attaque du 11 septembre. Barack Obama s’était lui-même opposé au Patriot Act de Bush alors qu’il était Sénateur. En 2011, le Patriot Act a été renouvellé par toutes les institutions démocratiques américaines et promulgé par Obama. Le Patriot Act a été vivement critiqué pour l’entrave aux libertés individuelles, notamment en matière de surveillance de la vie privée des citoyens, en rupture avec le 4ème amendement de la Constitution américaine. En mai 2012, à l’occasion d’un sommet de l’OTAN, un projet d’attentat visant le bureau de campagne d’Obama à Chicago aurait été « déjoué ». Les personnes interpellées ont clamé leur innocence et n’ont par ailleurs pas été condamnées. C’est à cet événement que l’auteur du post supra fait référence. Néanmoins, la Foreign Intelligence Court statue alors que les modalités de surveillance sont « déraisonnées selon le 4ème amendement ». L’administration répond que la Cour n’a sûrement pas compris les enjeux de cette récolte d’informations. Le même type de loi permettant la surveillance généralisée est discutée en ce moment au parlement français.

Arrive Edward Snowden. En juillet 2013, un agent de la NSA révèle l’incroyable système de surveillance mondial mis en place par la NSA en rendant public des milliers de documents américains classés comme secret (voir ici pour une thèse selon laquelle les documents  de la NSA ne permettent pas d’identifier une surveillance de masse, et voir ici pour une critique de cette thèse).

Cette révélation met au coeur du débat public la question de la surveillance de masse. Celle-ci est vivement critiquée. C’est à ce moment qu’écrit notre posteur, qui affirme son opinion en s’interrogant sur les critiques.

En réponse, un commentaire a particulièrement retenu l’attention des utilisateurs de reddit. Cette réponse, la mieux quotée du forum (plus que le post original), mérite une traduction totale que je fournis ci-dessous. Elle est formulée par l’ex-habitant d’un pays des printemps arabes, et explique les raisons pour lesquelles il considère la surveillance généralisée des citoyens comme un indicateur terrible en termes de liberté, dont la sécurité n’est pas selon lui une justification.

J’ai vécu dans un pays généralement qualifié de dictature. L’un de ces pays du « printemps arabe ». J’ai vécu sous les couvre-feu et j’ai vu les différents résultats du même type de surveillance qui émerge aux États-Unis. Les gens qui parlent de couvre-feu ici ne réalisent pas vraiment ce que l’on RESSENT.

1) L’intention de ce type de surveillance du point de vue des gouvernements est de contrôler les ennemis de l’État. Pas les terroristes. Les gens qui se réunissent autour d’idées qui pourraient déstabiliser le status quo. Cela peut être des idées religieuses. Cela peut être des groupes comme les Anonymous qui sont trop compétents avec les technologies aux yeux des gouvernements. Cette surveillance facilite énormément la connaissance de l’identité de ces gens. Elle facilite aussi le contrôle de ces personnes.

Avec cette technologie en place, le gouvernement n’a pas à vous mettre en prison. Ils peuvent faire quelque chose de plus sinistre. Ils peuvent simplement vous envoyer une photo sexy que vous avez pris avec votre petite amie. Ou ils peuvent vous envoyer une note disant qu’ils peuvent prouver que votre père fraude les impôts. Ou ils peuvent menacer de faire renvoyer votre père de son travail. Tout ce que vous avez à faire, dit l’email, est de leur écrire un rapport chaque semaine, sinon votre père perdra son job. Alors vous le faites. Vous dénoncez vos amis, et même s’ils essaient de rendre les réunions plus discrètes, vous continuez à les dénoncer pour protéger votre père.

2) Disons que cette première étape a eu lieu. Le pays est devenu un endroit malsain maintenant. Vraiment malsain. Bientôt, un mouvement émerge du type Occupy, à l’exception qu’il est beaucoup plus grand cette fois. Les gens sont vraiment sérieux, et ils disent qu’ils veulent un gouvernement sans ce type de pouvoir. Je suppose que les gens sont en train de réaliser que c’est quelque chose de sérieux. Vous voyez aux nouvelles que l’on tire du gaz lacrymogène. Vos amis vous appellent, frénétiques. Ils tirent sur les gens. Oh mon dieu, vous n’avez jamais signé pour ça. Vous vous dites, merde. Mon père perdra peut-être son boulot mais je ne serai pas responsable pour un mort quelconque. Ça va trop loin. Vous arrêtez d’envoyer vos rapports. Vous arrêtez d’aller aux réunions. Vous restez à la maison, et vous essayez de ne plus regarder les nouvelles. Trois jours plus tard, la police est à votre porte et vous arrête. Elle confisque votre ordinateur et vos téléphones, et elle vous tabasse un peu. Personne ne peut vous aider et on vous regarde en restant tranquillement assis. Ils savent que s’ils disent quoi que ce soit, ils seront les prochains. C’est arrivé dans le pays où je vivais. Ce n’est pas une blague.

3) Difficile de dire depuis combien de temps vous êtes ici. Ce que vous avez vu était horrible. La plupart du temps, vous n’avez entendu que des cris. Des gens qui suppliaient qu’on les tuent. Des bruits que vous n’aviez jamais entendus avant. Vous, vous avez été chanceux. On vous donné quelques coups de pieds chaque jour quand ils vous ont balancé la nourriture moisie, mais personne ne vous a traumatisé. Personne n’a usé de violence sexuelle à votre égard, pour autant que vous vous en souveniez. Il y a bien eu quelques fois où ils vous ont donné des pilules et vous ne pourriez pas être certain de ce qu’il s’est passé ensuite. Pour être honnête, les pilules étaient parfois le meilleur moment de votre journée, parce qu’au moins vous ne sentiez plus rien. Vous avez des cicatrices qui témoignent de la manière dont vous avez été traité. Vous apprenez en prison que la torture est devenue monnaie courante. Mais quiconque transfère des vidéos ou des photos de cette torture sera qualifié de taupe. Agir comme tel est considéré comme une menace envers la sécurité nationale. Bientôt, une entaille à votre jambe devient particulièrement inquiétante. Vous pensez qu’elle est infectée. Il n’y avait pas de médecin dans la prison, et elle était surpeuplée, qui sait ce qui a pu entrer dans cette blessure. Vous allez chez le médecin, mais il refuse de vous recevoir. Il sait que s’il le fait, le gouvernement peut voir dans les données qu’il vous a soigné. Rien que le fait que vous ayez appelé à son bureau lui vaut une visite de la police locale.

Vous décidez de rentrer à la maison et de voir vos parents. Peut-être peuvent-ils vous aider. L’état de cette jambe s’aggrave. Vous vous rendez à leur domicile. Ils ne sont pas à la maison. Vous ne pouvez pas les joindre, quel que soit le mal que vous vous donniez. Un voisin vous prend à parti, et vous informe rapidement qu’ils ont été arrêtés trois semaines auparavant et qu’on ne les a pas vus depuis. Vous vous rappelez vaguement leur avoir dit au téléphone que vous alliez vous rendre à cette manifestation. Même votre petit frère n’est pas là.

4) Est-ce vraiment en train de se passer ? Vous regardez les nouvelles. Les résultats sportifs. L’actualité des célébrités. Tout se passe comme s’il n’y avait pas de problème. Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Un étranger se moque de vous alors que vous lisez le journal. Vous perdez votre sang froid. Vous lui criez « vas te faire foutre mec, qu’est-ce qui te fait marrer, tu vois pas que j’ai une putain de blessure à la jambe ? »

« Désolé » répond-il. « Je ne savais juste pas qu’il y avait encore des gens pour lire les journaux. » Il n’y a plus de vrai journaliste depuis des mois. Ils sont tous en prison.

Tout le monde autour de vous est effrayé. Ils ne peuvent parler à personne d’autre car ils ne savent pas qui envoient des rapports au gouvernement. Merde, après tout, VOUS avez envoyé des rapports au gouvernement. Peut-être qu’ils veulent juste que leurs enfants aillent à l’école. Peut-être qu’ils veulent juste garder leur boulot. Peut-être qu’ils sont malades et qu’ils veulent être capable d’aller chez le médecin. C’est toujours une simple raison. Les bonnes personnes font des toujours des mauvaises choses pour de simples raisons.

Vous voulez protester. Vous voulez retrouver votre famille. Vous avez besoin d’aide pour votre jambe. Tout cela est bien au delà de tout ce que vous auriez voulu. Tout a commencé parce que vous vouliez juste que les animaux reçoivent un traitement adéquat dans les fermes. Maintenant, vous êtes fondamentalement considéré comme un terroriste, et tout le monde autour de vous vous dénonce. Vous ne pouvez définitivement plus utiliser un téléphone ou un mail. Vous ne pouvez plus trouver de travail. Vous ne pouvez même plus avoir confiance aux gens que vous croisez. A chaque coin de rue, il y a des gens armés. Ils sont aussi terrifiés que vous ne l’êtes. Ils ne veulent juste pas perdre leur boulot. Ils ne veulent pas être désignés comme traîtres.

Tout cela s’est produit dans le pays où je vivais.

Vous voulez savoir comment les révolutions arrivent ? Parce que petit à petit, de petites choses deviennent de pire en pire. Mais ce qu’il se passe là est quelque chose de gros.C’est l’ingrédient clé. Il leur permet de savoir tout ce dont ils ont besoin pour accomplir ce qui est décrit plus haut. Le fait qu’ils sont en train de le faire est la preuve qu’ils sont le type de personnes qui utiliseront ces informations de la manière dont je l’ai décrite. Dans le pays où je vis, ils ont aussi annoncé que ce serait pour la sécurité de la population. Pareil en Russie soviétique. Pareil en Allemagne de l’Est. En fait, c’est toujours l’excuse utilisée pour surveiller tout le monde. Mais cela n’a jamais été UNE SEULE FOIS prouvé être une réalité.

Peut-être qu’Obama ne le fera pas. Peut-être que le prochain type ne le fera pas, ni même celui d’après. Peut-être que cette histoire ne vous concerne pas vous. Peut-être que cela se passera dans 10 ou 20 ans, quand une grosse guerre arrivera, ou une autre grosse attaque. Peut-être qu’il s’agit de votre fille ou de votre fils. Nous ne le savons simplement pas encore. Mais ce que nous savons c’est qu’en ce moment même, nous avons le choix. Sommes-nous d’accord avec cela, ou pas ? Voulons-nous que ce pouvoir existe, ou pas ?

Vous savez pour moi, ce qui me chagrine est que j’ai grandi dans une école où j’ai fait Serment d’Allégeance [NDT : aux États-Unis d’Amérique].On m’y a enseigné que les États-Unis signifiaient « liberté et justice pour tous ». Vous grandissez,vous apprenez que dans ce pays on définit cette phrase à partir de la Constitution. C’est ce qui nous dit ce qu’est la liberté et ce qu’est la justice. Et bien, le gouvernement vient de violer ce cet idéal. Donc s’ils ne font plus pour la liberté et la justice, pour quoi est-ce qu’ils le font ? La sécurité ?

Posez-vous cette question. Dans l’histoire que j’ai relatée plus haut, qui que ce soit a-t-il l’air en sécurité ?

Je n’ai pas inventé tout cela. Ces choses sont arrivées à des gens que je connais. Nous pensions que ça ne pouvait pas se produire en Amérique. Mais devinez quoi ? Cela vient de commencer.

Je suis véritablement attristé quand des gens disent « Je n’ai rien à cacher. Qu’ils lisent tout. » Les gens qui disent cela n’ont aucune idée de ce qu’ils permettent de placer au-dessus de leur tête. Ils sont naïfs, et nous devons écouter les personnes des autres pays qui nous disent clairement que c’est un terrible, terrible signe et qu’il est temps de se lever et de dire non.

 

 

Publicités

Hanna Arendt, Sur la violence et les grèves étudiantes

17/06/2012

The extreme form of power is All against One, the extreme form of violence is One against all. And this latter is never possible without instruments. To claim, as if often done, that a tiny unarmed minority has successfully, by means of violence – shouting, kicking up a row, et cetera – disrupted large lecture classes whose overwhelming majority had voted for normal instruction procedures is therefore very misleading. (In a recent case at some German university there was even one lonely “dissenter” among several hundred students who could claim such a strange victory.) What actually happens in such cases is something much more serious: the majority clearly refuses to use its power and overpower the disrupters; the academic processes break down because no one is willing to raise more than a voting finger for the status quo. What the universities are up against is the “immense negative unity” of which Stephen Spender speaks in another context. All of which proves only that a minority can have a much greater potential power than one would expect by counting noses in public-opinion polls. The merely onlooking majority, amused by the spectacle of a shouting match between student and professor, is in fact already the latent ally of the minority.

Hanna Arendt (1969), On Violence, p. 238, in Violence in War and Peace: an Anthology, 2008. Oxford. Blackwell Pusblishing (mes italiques)

Les leaders, l’Etat et les mouvements sociaux

21/05/2012

 

-La vidéo n’est évidemment pas de moi

Il est temps qu’en Europe, on rende hommage à la vigueur et au courage des étudiants québecois, qui lutte aujourd’hui depuis trois mois. A partir de ce beau message philosophique, qui s’adresse  à « ceux qui nous ouvrent les possibles » aussi bien qu’il appelle au soutien de ceux qui formeront une « grande haie d’honneur ».

Je ne m’inquiéterai pas ici de débattre de mes désaccords avec certains arguments de ce message, il me semble bien plus essentiel de s’entendre avant tout sur les accords. Ainsi vous gagnez, je pense, la lutte symbolique. Ainsi, vous luttez contre la résignation : et la grande fête de mobilisation à laquelle vous avez appelé est – comme toujours – brisée par l’État. C’est parce que l’auteur du grand tonnerre s’adresse à « vous tous », et non « à vos leaders » que j’aimerais rendre hommage aux histoires invisibles qui forment votre quotidien, quel que soit votre degré d’engagement, hors des sphères de la représentation politique et médiatique.

Aussi déterminés et convaincus soient-ils aucun de vos représentant ne vous enlèvera le fait que vous êtes les acteurs de votre histoire. En m’inspirant de la critique du colonialisme, j’espère contribuer, à distance, à une lecture de cette histoire.

Le festival comme paradigme politique

Dans le chapitre « Ethnogenesis » de « The Art of Not Being Governed: An Anarchist History of Upland Southeast Asia », James C. Scott (2009) propose une interprétation du processus d’assimilation des groupes égalitaires dans des systèmes hiérarchiques. Ce processus peut être utile dans la lecture de l’institutionnalisation des mouvements sociaux. L’État présuppose un système de taxe, une concentration militaire et une homogénéisation de la production, le tout focalisé sur un territoire, disons, un espace. Aujourd’hui, cet espace peut être pensé non plus comme uniquement territorial, mais comme un espace social. Il n’existe plus, dans nos sociétés postindustrielles, de zones qui ne soient structurées par l’État, sous l’impulsion d’une économie globale. S’il existe des zones de non-droit, elles sont elles-mêmes produites par l’Etat, reléguées volontairement comme espaces  « périphériques » au droit et dont l’existence ne fait que renforcer la force du « centre » (Das et Poole 2004). C’est en formant une force centrifuge, une fuite politique de ce centre, qu’il me semble voir des possibles s’ouvrir. Il ne s’agit pas d’un chaos diffus, mais d’un ordre dynamique.

Hakim Bey a prôné un certain type de manifestation, sans vouloir la définir précisément, appelant à la spontanéité et la défense des libertés qui permettent, par moments, de créer des « zones autonomes temporaires » où les règles sont différentes, locales, égalitaires. On retrouve cette idée sous plusieurs formes chez différents auteurs : Hanna Arendt (1958) appelait à la multiplicité d’espaces publics comme unités politiques, Görz (2008) appelait à l’extension des zones libertaires existantes, dans une écologie politique qui se serait appropriée la technologie. Hakim Bey a eu cette intelligence de ne pas penser ces espaces comme permanents, mais de les penser sur le mode du « festival ». Le mouvement social spontané, une association telle que la CLASSE (tant qu’on la pense comme ouverte), semble faire partie de ces Zones Autonomes Temporaires. La question se pose aujourd’hui en termes de conflit : comment, dans une société entièrement régulée par un État au service d’une économie globale néolibérale, cet État régit-il ses relations avec des groupes temporairement autonomes  ?

Luttes « festivales » et histoire coloniale

On retrouve dans l’histoire des moments très précis de ces rencontres : l’impérialisme et le colonialisme. Il ne s’agit pas d’une période historique bien déterminée, mais de tous ces moments où des États stratifiés socialement ont eu à faire à des groupes égalitaires qui cherchait à résoudre leurs problèmes (matériels et politiques) collectivement. C’est le cas de certaines tribus afghanes, telle que les pachtounes (qui néanmoins, excluent les femmes de ces processus). Ce fut le cas de certains tribus des collines en Asie du Sud-Est qui fréquentèrent les grandes civilisations concentriques de l’époque. Ce fut le cas de certaines tribus amérindiennes au contact des français, anglais, portugais et espagnols. Ce fut, également, le cas des tribus africaines en contact avec les anglais, hollandais, belges ou français. Ce fut le cas des Cosaques aux abords des frontières russes. De cette histoire nous portons l’héritage. Mais personne ne nous a obligé à porter le fardeau des horreurs des vainqueurs. Nous pouvons faire le choix de faire honneur aux combats des vaincus, d’apprendre d’eux et de les réinjecter nos propres luttes sociales, assurant la continuité de toutes les luttes pour la liberté. Nous pouvons nous faire les héritiers de l’histoire des colonisés, et non de celles des colons – qui nous gouvernent encore. Car la lutte contre la hausse des frais vient de révéler, par la réponse violente  du gouvernement, la clé de tout progrès social : la question de l’égalité est intrinsèquement liée à celle la liberté – et non opposée à elle.

En ce sens, les luttes étudiantes, en tant que mouvement spontané et collectif, ont quelque chose à retenir des processus coloniaux de « pacification ».

Bien sûr, un mouvement social n’est pas une masse homogène : il est porté par ses divergences idéologiques, ses mouvances politiques. Mais aujourd’hui, il porte un projet politique commun. Quelle sera la technique de l’État pour institutionnaliser une hydre à mille têtes ? En premier lieu, il les classifiera : en catégorisant les différentes mouvances, en leur attribuant des noms. Comme si chacun d’entre vous pouvait assurer aujourd’hui dans quelle catégorie il s’inscrit. Mais l’État, en tant qu’entité stratifiée, qui a l’habitude d’agir par politique ciblant des groupes sociaux (politique pour les jeunes, politiques pour les retraités, politique pour les réfugiés, etc.), doit catégoriser l’incatégorisable. Car il sait qu’une fois que cette catégorisation est faite, elle prend vie par elle-même : on vient à s’y identifier. Voilà une première réserve qu’il faut avoir à l’esprit. Il s’agit pour l’État de créer des unités administrables, avec lesquelles il pourra négocier. Il tentera de les imposer lui-même, sous le couvert de la discussion. Or, c’est aux gens en lutte d’imposer leur mode de gouvernement. Le consensus et la démocratie directe, que les grecs ont réappris aujourd’hui par la force, sont une de ces possibilités (elles sont infinies, tant qu’il y a de la créativité).

Les leaders et l’État

Une fois la catégorisation opérée, il lui trouvera des leaders. Si ces leaders n’existent pas, il les implantera. Le processus est connu : il prendra le plus médiatique, le plus radical, le plus apprécié. Il lui attribuera un pouvoir. Rappelez vous de l’Indirect Rule et ne pensez pas qu’elle ait pu disparaître. Elle s’est simplement diffusée, voilée, transformée. Ce que l’État fera, c’est imposer un mode politique de représentation. C’est le début des processus d’institutionnalisation – et de déblocage des mouvements. Le but n’est pas de négocier, mais de faire passer la pilule.  S’il n’y arrive pas, l’État se modifiera lui même pour faire intégrer vos alliés. Rappelez vous que la social-démocratie, en Europe, a ces dernières années beaucoup plus privatisé que le néolibéralisme. Cela n’a été possible que pour une raison : les partis socialistes étaient proches des syndicats, et donc mieux placer pour faire faire passer les plans politiques. Il n’y a pas d’ami qui soit consensuel dans ce type de moment. Il faut choisir son camp, et les périodes de mobilisations collectives rendent plus lisibles les prises de position, tant qu’on le garde à l’esprit. En diluant ce qu’il aura désigné comme vos dealers en son sein, l’État diluera vos revendications.

Ce n’est pas le retour de la social-démocratie que votre gouvernement craint aujourd’hui. C’est l’absence de toute forme de concession par un mode de délégation de pouvoir. Ce n’est pas un combat de la social-démocratie contre le libéralisme auquel nous assistons. C’est celui de la démocratie directe contre l’électoralisme. En parlant du vote, Rousseau disait « Les gens pensent qu’ils sont libres parce qu’ils sont libres une minute tous les 5 ans ». Le débat ici n’est pas horizontal, celui de la gauche contre la droite. Il est vertical : celui du bas vers le haut. Il ne s’agit pas d’un individu, Charest, ou de son parti le PL. Il s’agit d’un mode d’organisation institutionnel que l’existence même d’une mouvement autonome temporaire de trois mois est en train de remettre en question. Nous savons très bien qu’on vous accuse d’être des casseurs. Les gens qui vous accusent ne sont certainement pas entrés dans vos universités, n’ont certainement pas lus vos tracts, vos analyses, n’ont pas vu vos modes de communications pour les partager. Ils veulent vous classer comme irrationnels, barbares, sauvages. Ils veulent vous civiliser. Vous « cuire », après une campagne de « pacification », disait l’administration coloniale britannique. L’assujettissement suite à la violence.

Méfiez vous des découpages en mouvance et la délégation des prises de décisions. L’État a tendance à imposer ce mode. « Vous voulez négociez, avec qui voulez vous qu’on le fasse ? » Bien sûr, la négociation est plus longue, plus complexe, lorsqu’il faut attendre des dizaines d’heure de débat, répéter dix fois ses arguments, s’accorder tous ensemble. L’État, dans sa version néolibérale, n’est pas une entité patiente. Parce que le capitalisme ne l’est pas : la globalisation est une course de fond. L’enjeu d’un mouvement est là, tant qu’il n’a pas obtenu ce qu’il voulait. L’État divise les mouvements en mouvances et leaders, car c’est là son mode standard d’interaction avec les communautés sans état, tels que les mouvements autonomes temporaires. Scott avance que la création des tribus en Afrique coloniale était la forme hégémonique de représentation des communautés sans état, produite quotidiennement dans la lutte pour le contrôle des ressources. La ressource dont nous traitons ici n’est évidemment pas productive. La ressource actuelle du mouvement de protestation, c’est l’occupation de l’espace public. Je peux me tromper sur ce point, et une réflexion sur les ressources du mouvement serait utile. Cette réflexion ne peut être que vôtre et collective. Mais ça ne change pas le processus général. Rappelons nous : par la règle de la majorité, le système politique évacue tout débat sur les désaccords. « Acceptez votre défaite » est l’argument de la majorité, qui par sa seule majorité se considère comme légitime. Existe-t-il un espace pour ces désaccords ?

C’est en catégorisant le mouvement, et en autorisant à certaines de ces catégories l’accès à ces ressources (disons donc l’espace public, mais aussi les espaces de négociations), que l’État a imposé ses catégories, et que ces dernières ont été appropriées par les mouvements qui, à l’origine, y résistaient. Une fois l’accès aux ressources donné, ceux qui y ont droit tendent à vouloir le garder. Le rôle des leaders du mouvement prend ici un sens détourné par l’État.

L’un des moyens d’éviter ces processus institutionnels, c’est de fonder le partage des ressources sur la collectivité. Rappelons-nous ici que l’une des ressources, c’est la prise de décision. C’est en divisant lui-même un mouvement en unités administrables qu’il pourra négocier (comme on négocie des rochers en faisant du rafting) que l’État légitimera son autorité. C’est aussi en forçant l’ensemble des étudiants qui ouvrent aujourd’hui les possibles à choisir des modes de décisions et de réflexions issus de sa propre entité : la délégation et la représentation, le vote et la concurrence des ressources. A lui opposer : le consensus, la décentralisation, la transparence et la concertation de tous.

Nous valons mieux que ça

Je pense qu’aujourd’hui déjà une partie de la lutte est gagnée. Et de l’autre côté de l’océan, c’est avec fierté que je regarde vos vidéos. Cette lutte n’est pas gagnée parce que vous avez rempli vos objectifs. Elle l’est tant que vous inventez de nouvelles formes de participations collectives. Elle l’est parce que vous résistez et que vous découvrez, avec horreur, que la police et l’État est fondé sur la violence : ce que les réfugiés, sans-papiers, malades mentaux, prisonniers, toutes formes d’autres enfermés à l’extérieur savent depuis longtemps, mais vivent dans l’ombre. Et que ce faisant, il vient d’engendrer une génération de sceptiques face à ses procédés. Qui, je l’appelle de mes vœux, cherchera à s’en passer.

Car nous valons mieux que ça.

Le Traité de Lisbonne et la peine de mort

10/09/2009

Il y a peu, je tombe sur un article qui provoque mon effarement : « Le Traité de Lisbonne autorise la peine de mort » sur le site oulala.net où l’on peut lire ceci :

« Tous les Etats membres de l’Union européenne ont aboli la peine de mort. Lors d’émeutes, c’est la prison qui est la pire sanction qui attend les insurgés. Or le Traité de Lisbonne admet de nouveau la peine de mort pour les insurgés au sein de l’Union européenne. »

L’article cite des textes non référencés, et puisque je trouve généralement les articles de ce site assez bon, je me décide à faire ma recherche. Après quelques clics sur Google, je trouve effectivement des sites qui traitent du même sujet. Je me décide à approfondir la vérification sur le site de l’union européenne.

Et ce que j’y trouve est tellement gros, et tellement tu, qu’il me semble essentiel de faire tourner au maximum cette info.

D’abord, un peu de relativité : le traité de Lisbonne ne rétablit pas réellement, selon ce que j’en lis, la peine de mort, dans le sens où elle n’introduit pas dans la pléthore de peines applicables par la justice la possibilité de condamner quelqu’un à mort. Loin de moi l’idée de vouloir minimiser les implications de ce qui est écrit dans le Traité, mais il est important d’énoncer des vérités. Ce qu’elle autorise, et ce n’est pas moins condamnable, c’est en gros qu’on tire dans les foules.

Le Droit à la vie est donc bel et bien remis en question, et notamment de la façon dont ce petit article dérogatoire est subtilement clairsemé dans un texte qui m’a nécessité une certaine recherche, étant pourtant déjà en connaissance de cause. En effet, comme le dit Oulala.net, si le fait que l’Irlande ait refusé de ratifier le texte par referendum nous ait été transmis, il a peu été clairement expliqué pour quelle raison. L’une de ces raisons est donc qu’il transgresse certains principes de la Constitution Irlandaise. Mais quels principes ? Et bien dans le mille, le principe du droit à la vie, et du droit à l’insurrection (on les comprend bien, ces grands insurgés dans l’âme).

Ainsi, et bien que la Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen de 1793 déclare dans son article 35 que « quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs », le Traité de Lisbonne revient effectivement sur ce principe. La façon dont il le fait est particulièrement mesquine. Le Traité de Lisbonne, s’il venait à être ratifié, intégrerait la « Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne ». Lorsqu’on consulte cette Charte, disponible en .pdf sur le site de l’Union (voir lien supra), on peut y lire à l’article 2 (page 9) :

« Droit à la vie
1. Toute personne a droit à la vie.
2. Nul ne peut être condamné à la peine de mort, ni exécuté. »

La phrase est claire et rien dans ce texte ne renvoie à un document annexe ou à un éventuel commentaire. Et pourtant, on trouvera dans un autre document intitulé « Explications relatives à la Charte des droits fondamentaux » ce passage :

3.  Les dispositions de l’article 2 de la Charte correspondent à celles des articles précités de la CEDH et du protocole additionnel. Elles en ont le même sens et la même portée, conformément à l’article 52, paragraphe 3, de la Charte. Ainsi, les définitions «négatives» qui figurent dans la CEDH doivent être considérées comme figurant également dans la Charte:

a)   l’article 2, paragraphe 2, de la CEDH:

«La mort n’est pas considérée comme infligée en violation de cet article dans les cas où elle résulterait d’un recours à la force rendu absolument nécessaire:

a) pour assurer la défense de toute personne contre la violence illégale;
b) pour effectuer une arrestation régulière ou pour empêcher l’évasion d’une personne régulièrement détenue;
c) pour réprimer, conformément à la loi, une émeute ou une insurrection.»

Ainsi, si j’ai bien tout compris :

Non, le Traité de Lisbonne ne réintroduit pas la peine de mort dans les tribunaux pénaux.

Oui, il remet complètement en question le Droit à la vie en autorisant légalement la mort en cas d’émeute ou insurrection. D’une part, la mort légale en situation de répression est tout simplement inacceptable. D’autre part, faudra-t-il rappeler qui s’insurge, se révolte, et pourquoi ? Acceptera-t-on la mort « légale » des prochains « Contis » sous légitimité européenne le jour où, pour une frasque financière de plus, ils lapideront leurs patrons sous des jantes sous-traitées ?

Arx Tarpeia Capitoli Proxima.

Qu’on se sente obligé de le masquer dans des annexes de documents annexes au Traité de Lisbonne doit nous inquiéter, doit nous faire réagir, ainsi que le manque de remise en question du Traité suite au refus par Referendum, et la façon dont on change simplement sa communication, voire les lois constitutionnelles irlandaises afin que l’argument soit désormais invalide. Toute cette rhétorique européenne est à dénoncer.

EDIT : une analyse par un professeur de droit qui la conteste, sur mecanopolis.org : http://www.mecanopolis.org/?p=9506, un extrait :

Pouvez-vous imaginer une raison pour laquelle on prend ce genre de décision?

Les gouvernements s’attendent manifestement à des insurrections. Le scepticisme à l’égard des gouvernements et de l’appareil européen ne cesse d’augmenter. La crise financière et économique accentue la pression sur la population.

Donc on a l’intention de tirer sur les manifestants?

C’est ce qu’il semble.


Chercher des solutions

24/03/2009

De toutes parts, les attaques se font sentir. Les procédures d’activation des chômeurs s’endurcissent alors que ferment des entreprises, que les banquiers se distribuent des stock options. En France, on en arrive à travailler plus pour gagner autant. Et cette concession mène à la banqueroute. En Belgique, les contrôleurs de bus portent des menottes, et chassent les sans-papiers. Le mouvement de soutien à ces derniers relève d’un enjeu bien plus profond que le simple phénomène migratoire. C’est un combat contre les zones de non-droit. Contre la société de contrôle. Contre le procès d’existence. Une réappropriation et un retournement du droit en tant qu’arme contre le pouvoir auquel il est asservi. Une lutte contre notre propre incarcération quotidienne, contre cette condition de justification d’être en tant qu’être. En Suède, une lutte juridique a lieu sur le terrain de la propriété intellectuelle. En Israël, ce qu’on ose appeler sans ironie le « droit international humanitaire » se retranche cyniquement comme une huitre qu’on asperge de citron. Si leurs attaques n’ont rien de militaire et tout de génocidaire, leur guerre est bien réelle sur le terrain légalité-contre-humanité. Hors, le droit est une arme à double tranchant du pouvoir : ces conflits annoncent qu’une lutte est en cours.

Les réformes de l’enseignement européen le dérobent à l’éducation et l’unilatéralise en une même doxa. Il n’est plus question d’être formé (« apprendre » est un mythe d’une autre génération), mais de savoir se soumettre. Les rituels de baptême de l’université incarnent des mécaniques de dressage. Les bals de fin d’année de l’enseignement supérieur sont une marque affligeante du type de socialisation attendu par « le monde du travail ». Ce monde qui s’effrite. Les acquis sociaux explosent et il ne reste rien d’un mouvement organisé de contestation. Les ruptures de contrat volent à la pelle, Total redistribue 14 milliards de ses bénéfices à ses actionnaires et « la liberté de penser s’arrête où commence le code du travail », nous dit la présidente du MEDEF, dont les ouvrières doivent lever la main pour demander la permission d’aller aux toilettes. Cette réalité est celle d’une majorité du monde.

Le discours idéologique d’aujourd’hui est d’une absurdité effarante. Le retour à l’interventionnisme est annoncé comme une rédemption nécessaire pour le bon fonctionnement social de demain. 30 ans d’ultralibéralisme sont effacés en quelques éditoriaux dans la presse nationale par ses défenseurs convertis qui, hier encore, n’en démordaient pas de leurs convictions. En vérité, ces 30 années n’ont été qu’une attaque fulgurante contre les possibilités de collectivités et les liens de solidarité. Ce discours interventionniste fait preuve d’une amnésie inquiétante. « Le capitalisme de demain sera différent » nous annonce-t-on. C’est faire preuve d’une grande étroitesse temporelle dans sa perception de l’histoire. Les politiques interventionnistes ont toujours eu lieu. Elles ont toujours eu lieu après les crises. Elles ont toujours laissé place, finalement, à l’expansionnisme. Elles n’ont pas sauvé l’économie, elles ne sont qu’un élément d’une suite de transformations libre-échange/protectionnisme/libre-échange/protectionnisme qui s’entremêlent, parsemées de crises, depuis au moins la révolution industrielle.

Ce qu’on nous annonce, à gauche comme à droite, est une promesse salvatrice par le retour au keynésianisme. Ca n’avait déjà pas marché à l’époque. Les Etats-Unis ne s’étaient sorti de la crise que grâce à la guerre. Le pays le plus touché par le crash de 29, l’Allemagne, a sombré dans un aveuglement psychotique que personne ne désire se voir répéter. L’Europe entière n’a pu se relever que parce qu’elle était en cendres. Le capitalisme de demain sera celui d’hier. Ce sera toujours le même, avec les mêmes façons de le gérer, qu’on alterne, de la face A à la face B, alors que le disque est rayé. Le discours actuel prétend nous faire croire que la crise actuelle est celle du libéralisme. C’est un leurre. Le libéralisme n’est qu’une phase nécessaire du mode de production actuel. Centrer la critique sur cette doctrine revient à accuser l’arme à feu d’un braqueur sans mettre en cause celui-ci et en niant qu’il en porte une seconde. Toutes ces tergiversations se détournent des réelles conséquences du consumérisme, dont le glas a finalement sonné.

Car l’annonce a eu lieu, il y a peu, dans le milieu scientifique : « Le moment où on aurait pu éviter un réchauffement climatique de 2 degrés est passé. Les occasions d’y parvenir ont été gâchées pour cause de déni et de retard à agir ».

Face à cet échec, cherchons les solutions.

Le Grand Soir n’arrivera pas

03/03/2009

Le Grand Soir n’arrivera pas. La grande révolution tant attendue par les milieux militants historiques n’est pas un événement inéluctable qu’il suffit d’accueillir quand il surviendra. Les crises actuelles, sociale, économique, écologique, énergétique, ne sont pas une conjoncture malheureuse : elles sont une seule et même crise, celle d’un système qui ne peut fonctionner que par l’entretien et l’approfondissement de ses contradictions, donc de ses inégalités. Les grands théoriciens du but de l’existence se trompent en hurlant le constat de la fin d’une civilisation, de sa mort clinique, bouffée par elle-même. C’est là une insulte à l’intelligence vicieuse qui a permis à ce système de trainer jusqu’ici. Politiques, économistes, néolibéraux, néokeynésiens, tous les défenseurs du système capitaliste trouveront toujours une solution de secours pour réanimer le système au seuil de chaque nouvelle crise plus importantes les unes que les autres, tel un film d’horreur de série B où le monstre revit à chaque scène avec une absurdité comique au moindre bon vouloir de ses producteurs. Mais face ces scènes, aucun spectateur n’est dupe, bien qu’il les applaudisse.

Croire que le système économique va se scléroser définitivement sans bénéficier l’énergie du désespoir de ses théoriciens, se transformant de lui-même en une alternative viable, est une absurdité. L’immobilisme spectaculaire de chacun résulterait en, simplement, une plus grande violence à l’encontre de leurs droits, de leur dignité, de leur qualité de vie au bénéfice de ceux qui, seuls, disposent de la volonté et des compétences pour entretenir, quelques années de plus, ce mode économique désormais archaïque. Le discours écologique en est la preuve. La course à la productivité qui est au cœur du système est destructrice pour l’environnement. Le protocole de Kyoto n’est qu’une bourse aux actions dans le droit d’émettre du co². Aucune remise en question de la part des grandes entreprises, aucune volonté de remettre en question sa logique de production : simplement de marchandiser sa pollution sur un nouveau marché (à peine surprenant, puisque la marchandisation de toute chose est à la fois la fin et le moyen du mode de production actuel, et tout ne peut donc tendre qu’à cela). Face à cet échec, qui, dans ce discours, doit supporter la crise écologique (et, en réalité, la crise tout court) ? Nous, les citoyens lambda. Comment ? En prenant des précautions quotidiennes. Ainsi, dans une société où il n’est plus à prouver que l’association des êtres humains en organisation décuple à l’exponentiel ses capacités de faire n’importe quoi, de l’augmentation de la productivité à la recherche spatiale en passant par des activités qui impliquent la destruction massive de l’environnement, on nous demande de fermer nos robinets en nous brossant les dents, de trier nos canettes de coca et de nous chauffer moins pour plus cher. Ce type de discours offre un bon exemple de ce qu’on attend de nous. Et l’attente de l’effondrement total pour poser de nouvelle base n’est qu’un immobilisme politique, quel que soit le nombre de tracs distribués ou de participations aux manifestations, qui dessert ce conservatisme. Les révolutions, c’est-à-dire « les changements radicaux de mode de production », donc des moyens et des fins de notre logique de production des biens, ne sont jamais tombées du ciel. Des cinquantaines, parfois des siècles de préparation ont seulement permis une révolution, et sans forcément la préparer dans l’attente même de cette révolution, mais autour de réflexions et d’actions sur une nouvelle façon de vivre face à une société qui ne correspond pas, à un moment donné de l’histoire, à ce qu’on attend d’elle. Les révolutions sont les conséquences brutales d’une longue dissolution de pratiques de la vie qui donnent place à des alternatives. Parfois, elles n’arrivent jamais, et les nouvelles façons d’envisager la vie, la satisfaction des besoins, mettent des siècles à s’étendre. Et l’idéologie de la mondialisation nous a fait croire que partout, tout le monde doit produire et consommer partout de la même façon, conjoncture qui est une anomalie historique aujourd’hui.

L’avenir d’aujourd’hui, c’est le local. C’est la proximité. L’avenir aujourd’hui, ce n’est pas vous, moi, tout seul dans son coin à se demander comment le monde entier va passer cette crise.

L’avenir aujourd’hui, c’est votre espace social. Votre groupe. Vos proches. C’est la force des liens que vous tissez dans un monde où les valeurs de long terme (confiance, loyauté, fidélité) sont contradictoires avec celles du court terme valorisées par l’efficacité professionnelle. Qu’importe d’avoir rapporté plus si on s’est écouté plus. Qu’importe de satisfaire plus de besoins si on s’est humainement échangé plus.

Les alternatives d’aujourd’hui ne viendront pas par elles-mêmes, pour sauver le monde entier. Il n’y aura pas de new deal social. Il n’y aura pas de new deal écologique. Elles viendront par la volonté, la prise de conscience et la capacité de chacun à construire sa vie, au moyen de petits choix dans la vie quotidienne (réduire le téléphone au service de la visite, réduire le vote au profit de la désobéissance) dans l’unique but de faire des relations interpersonnelles le but et le moyen d’une société.

Ce que j’appelle l’immobilisme politique, ce n’est pas ne rien faire. C’est continuer à suivre les scripts préconçus de l’existence actuelle qui nous sont structurés par le système en place, qui est un échec. L’immobilisme politique, c’est continuer à voter à gauche en lisant sans avoir un  programme politique personnel. C’est se désintéresser de la construction de la société sous prétexte qu’elle nous propose des parlementaires pour le faire. C’est ne pas s’engager dans les comités de quartiers.  C’est laisser les voisins s’engueuler. C’est marcher sur les gens dans la rue pour se rendre au boulot. C’est « être un bon père de famille et payer ses impôts » pour la sécurité sociale [alors que les seuls secteurs qui ne sont jamais en defficit sont la police, l’armée, la recherche], en évitant le social (la participation et le contact permanent avec les communautés hors de son travail non pour produire, mais pour façonner l’espace social que nous désirons).

Le système institutionnel nous arraché à l’existence et à la participation collective en dehors de la production ou des services, en nous imprimant les valeurs du travail au delà de celles de la loyauté (valeurs qui, à la quintessence de l’état-providence, pouvaient encore se confondre au travers d’entreprises ou organisations syndicales structurellement monolithiques) tout en donnant l’illusion que nous n’avons besoin de nous soucier du reste.

Et aujourd’hui, on peut bien se demander pourquoi on se sent seul au réveil. Même avec l’autre.

Car il nous reflète sans doute le spectre de notre propre existence fissurée en nous-même. Et le sens même le plus profond de la nécessité d’aimer à tout prix à l’heure actuelle n’est peut-être que le sentiment désespéré de pouvoir combler ce vide intense que l’on ne croit même plus pouvoir fuir.

Et le partage de ce mensonge est une tragique mise en abîme.

Sortir des fers

22/02/2009

Quand Bourdieu déconstruit l’institution scolaire (1), il ne faut pas seulement y voir une critique de l’école. Il faut lire cette analyse avec la vision d’Illich (2) quand il voulut éviter la censure : il faut y voir les mécanismes de fonctionnement qui doivent nous permettre de déconstruire, non seulement l’école, mais surtout le concept d’institution en tant que tel. Ce dont elle est l’unique expression.

J’ai été marqué par une pensée d’Hanna Arendt (3) lorsqu’elle décrit comment, lors du procès d’Eichmann, le procureur voulait le punir d’avoir meurtri les juifs parce qu’ils étaient juifs où ce procès devait être celui d’un crime perpétré « contre l’humanité sur le corps du peuple juif ».

Il en est de même avec l’attaque de l’institution scolaire. Nous ne devons pas nous attaquer aux écoles parce qu’elles sont des écoles, mais au « système institutionnel » au travers de la critique sur le « corps » de l’institution scolaire. Ainsi, il ne faut pas lire la démonstration de Bourdieu comme une attaque contre les appareils idéologiques, mais comme une attaque à l’encontre du « modèle de l’institution » qui unilatéralise notre pensée.

On pourrait croire, en disant cela, qu’il faut appliquer sa critique à l’état. Ce serait surestimer l’état que d’y voir le seul outil de l’organisation de notre société. L’état, comme l’école, n’en est qu’une expression, à la fois l’outil de légitimation des classes et le régulateur qui contient, quelquefois, la véritable sauvagerie des oligopoles, des multinationales, bref, des institutions du marché. C’est ce dernier modèle qu’il faut déconstruire, attaquer, mettre à bas. Ce travail de compréhension est déjà scientifiquement entrepris par des journalistes, sociologues, scientifiques, mais surtout citoyens engagés. Notre devoir à nous, est simplement de s’informer, de vérifier, d’analyser ces réflexions. Ainsi, l’analyse des liens entre l’entreprise automobile (coeur de la production dans la société actuelle -du moins jusqu’à aujourd’hui) a été entreprise par Illich et poursuivie par Gorz (qui nous fait une démonstration troublante  de simplicité du cycle vicieux dans lequel nous nous sommes plongé avec la voiture) (4). Ce travail a également été fait au sujet des multinationales pharmaceutiques (l’un des secteurs les plus puissants du monde) par Beauchesne (qui nous apprend que l’héroïne a été conçue par l’entreprise BAYER, qui, après son interdiction, s’est mis à concevoir les tests de dépistages – reconversion courante dans ce secteur) (5). Il nous revient, en tant que membres d’une société soumises à ces entreprises, de chercher au moins à comprendre leurs mécanismes.

Chomsky (6) a résumé la chose en reprenant cette image des ouvriers libertaires en Amérique du sud : l’état c’est une cage, mais hors de la cage, il y a les fauves. Ainsi, la critique de Bourdieu, ou d’Illich, doit dépasser celle de l’institution scolaire, dépasser sa translation à l’institution étatique, et être transposée, travail complexe, au cœur de la société, si l’on veut réellement révéler les mécanismes de la société. Ce cœur, c’est l’économie de marché. Cela peut sembler compliqué, mais induit pourtant une réflexion sur des concepts assez simples : le « travail salarié » par exemple. Quel est la place du travail dans la société actuelle ? Pourquoi n’envisage-t-on même plus une vie convenable en travaillant ne serait-ce qu’une matinée par jour ? Voire un jour par semaine ? Avec la même fermeture d’esprit qu’un serf n’imaginait pas la société médiévale sans la religion (chose absurde aujourd’hui), ou un esclave sans maître à l’antiquité ? Quel est la différence entre le travail et l’activité ?

Et ce travail, titanesque, n’est pas réservé aux élites. Il n’est pas le terrain unique réservé aux économistes. Il n’est l’exclusivité d’aucune institution. D’aucune école. D’aucun état. D’aucun think tank.

Il ne peut être fait que par nous, la base, les citoyens. Il ne peut être fait que par l’ensemble de la société, les éboueurs, les instituteurs, les étudiants, les secrétaires, les infirmiers, les salariés, les intérimaires, les intermittents du spectacle, en quelque sorte ce qu’on appelle la « classe moyenne » pour nous diviser mentalement de la lutte ouvrière en laquelle on ne se reconnait pas, alors que nous sommes comme elle, la classe qui permet la production des richesses. C’est nous, et non seulement une prétendue élite intellectuelle, même ouvrière ou « moyenne », dans le but de guider une masse vers son émancipation notoire car la révélation de ces mécanismes, dans le but de construire une nouvelle société, est comme tout enseignement : c’est son processus de compréhension, la volonté de participer à son processus, et non sa révélation directe, qui fait qu’une alternative est possible.

Et cette tâche que nous n’avons pas envie de faire, parce qu’on nous en a enlevé l’envie en nous disant que ce n’était pas notre rôle que de comprendre la société (et comment comprendre autrement une société fondée sur l’économie de crédit qu’en comprenant le fonctionnement de ces crédits à leur source), que des experts ou spécialistes s’en occupaient pour nous, cette tâche, nous devons nous la réapproprier. Cette envie de comprendre, de participer à la société, on nous l’a enlevée, justement, par le travail. Qui a envie, après une journée de 8 heures, de réfléchir à la crise, de réfléchir à des alternatives locales, de se concerter avec ses amis pour en parler ? On les voit si peu qu’on les consacre à des loisirs plus « faciles ». Et c’est normal. Et c’est ce qui rend, aujourd’hui, notre tâche doublement ardue.

Et c’est pour cette raison que j’écris ce texte. Non pour convertir qui que ce soit à une cause ouvrière abstraite, non pour hurler aux oreilles de chacun l’aliénation dans laquelle il s’enferme et le voir se fermer à moi, mais pour vous rappeler que nous vivons en société, que le savoir-vivre en société nécessite de la comprendre, et que pour la comprendre, il faut faire l’effort de la comprendre. Et je ne veux pas dire qu’il faut faire de l’économie, ou voter gauche ou droite. Simplement porter une once d’intérêt au monde qui vous entoure : lisez les médias nationaux, lisez les médias indépendants, lisez les médias alternatifs, ouvrez des dictionnaires, des encyclopédies, tâchez de comprendre les problèmes qui vous entourent et qui ne vous semblent pas anodins. Ne vous contentez pas de « 1000 morts à Gaza » ou « le baril à 60$ ». Ayez le réflexe d’une volonté de compréhension plus systémique car tout est intrinsèquement lié, et vous verrez vous-même les mêmes lois émaner des mêmes organisations et mener aux mêmes événements.

En somme, tentez, simplement, de dépasser les réflexions faciles de sens commun. Evitez les raccourcis de pensée. Prenez conscience des moments où vous traitez simplement de choses complexes, reconnaissez-y vos limites et, surtout, prenez la peine de les repousser. Tentez d’élargir le « cadre » de votre réflexion, de sortir de votre modèle référentiel pour une compréhension plus globale des choses.

Parce que sans ça, les belles idées n’ont pas de sens. Car les idées qui portent un projet de société n’expriment que le sens que vous leur donnez, et pour qu’elles soient viables, il faut avoir le désir de comprendre dans quel monde on vit, et le désir de le partager avec ses proches dans une société où c’est presqu’un tabou.

C’est pour cette raison que j’ai décidé d’écrire ici, et de tenter de donner des éléments de réponses à des questions dont les réponses de sens commun ont parfois l’air simple et satisfaisant, mais qui, après une faible recherche, s’éclaire sous un jour complètement différent. J’ai la prétention de penser que c’est ce qui, aujourd’hui, dans la société post-industrielle occidentale, nous maintient dans les fers. Bien plus que les contrefaçons médiatiques qui se déconstruisent facilement. Ce manque d’intérêt, ou plutôt, ce manque de « passage à l’acte intellectuel » dans la compréhension de ce qui nous entoure.

Ce blog s’adresse à mes proches, ou moins proches. Si je vous en ai donné l’adresse, c’est que j’ai éprouvé une certaine confiance intellectuelle et que j’ai éprouvé le désir de  disséquer certains acquis de la société actuelle de manière relativement scientifique.  J’aimerais quand même vous dire que si j’ai une once d’espoir aujourd’hui, c’est grâce à des échanges avec vous. Je posterai rarement, parce que je prends le temps d’étudier mes sujets, mais je posterai sûrement.

On pourra me reprocher ici d’être victime de ce que j’appelle à dépasser : de parler au nom d’une certaine catégorie d’une minorité occidentale dans une société donnée. Je le fais en conscience de cause, parce que c’est à cette catégorie que je m’adresse. Celle du citoyen lambda pas encore à la rue ou dans la misère la plus totale, mais vivant à un niveau de société qui donne à la fois accès à la perception de cette misère, que nous frôlons, et à la possibilité d’y réfléchir. En réalité, je m’adresse directement à mon espace social, et c’est ce qui justifie, je pense, ma prise de position ici  et les choix de  mes arguments. Parce que je pense que si on ne peut pas échanger avec tout le monde, on peut au moins le faire avec les gens qu’on rencontre. Parce que j’arrive à un stade où trouver dans chaque petit détail de la vie une originalité nouvelle et la colorer d’une nouvelle façon ne suffit plus à me faire détourner le regard de la crise sociale qui pleure, aujourd’hui au creux de nos oreilles.

(1) P. BOURDIEU & JC PASSERON, La reproduction, Ed. Minuit, 1970

(2) I. ILLICH, La société sans école, Ed. Seuil, 1971

(3) H. ARENDT, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Ed. Seuil, 1966

(4) A. GORZ, [ « l’idéologie sociale de la bagnole » (1973) ], Ecologica, Ed. Galilée, 2008

(5) L. BEAUCHESNE, Les drogues. Les coûts cachés de la prohibition, Ed. Lanctôt, 2004

(6) « Chomsky & cie », film de O. AZAM & D. MERMET, Mutins de pangée, 2008