Archive for the ‘Immigration’ Category

EXPULSION PREVUE D’UN MEMBRE DU COLLECTIF DES AFGHANS

15/09/2014

Le lundi 3 septembre, Said Shaber Ahmad, un membre du collectif afghan occupant l’Eglise du Béguinage s’est fait arrêté à l’Office des Etrangers alors qu’il introduisait une demande d’asile. Il est originaire d’un village proche de Jalalabad, une région sous le contrôle des talibans. Il lui est annoncé qu’il pourra fuir à Jalabad, en passant par la route venant de Kaboul, une route sous contrôlée par les Talibans et parsemée de mines antipersonnelles. Selon une obervatrice de la région, « la perspective du retrait des troupes de l’OTAN met l’axe Peshawar-Jalalabad-Kaboul en première ligne des provinces dangereuses ».

La situation en Afghanistan est qualifiée de « violence généralisée » par le HCR qui préconise dans l’octroi de la protection subsidiaire pour toute personne originaire du pays. C’est sans compter que la Belgique participe à ce conflit, où 14 % des victimes civiles le sont du fait des forces armées internationales (selon l’UNAMA). Or la Belgique a un devoir de protection pour les civils des zones où elle est en conflit, au regard du droit international.

Le Commissariat Général aux Réfugiés et aux Apatrides, qui semble avoir répondu partiellement aux revendications du mouvement des afghans en modifiant sensiblement ses pratiques, reconnaît désormais le statut de réfugié à des personnes issues de Jalalabad. Une fois n’est pas coutume, l’Office des Étrangers – extension directe du pouvoir de Maggy de Block – a choisi de bloquer le dossier de ce jeune homme. Said Shaber Ahmad, 19 ans, est enfermé sans avoir commis de délit et sera renvoyé dans une des régions les plus dangereuses du monde.

Pour réclamer sa libération, le collectif des afghans et son comité de soutien appelle à la manifestation devant l’Office des étrangers ce mercredi 17 septembre à 13h.

Personne de contact : Valentine Reyniers 0494 59 43

Le mouvement des afghans : Retour sur les questions de fond

01/05/2014

Le jeudi 3 avril 2014, la libre publiait un article titré « Église du béguinage, les afghans capitulent », un titre qui est non seulement erronné dans les faits qu’il relate, mais aussi dans le cadrage qu’il propose. Les enjeux de la lutte des afghans pour leur droit au séjour sont analysés par l’impact le plus local des événements : « les afghans occupent un nouveau bâtiment », « Maggy Deblock ne cédera pas au chantage », « les afghans capitulent », « confrontation avec la police ». La description des traits psychologiques des différents acteurs poussent à une lecture moraliste qui s’éloigne de l’analyse politique. Or, il ne s’agit pas d’une lutte entre une secrétaire d’État, qui sera humaine ou sévère, et un mouvement social, qui sera courageux ou fatigué. Il s’agit de traiter la question de fond : est-il légitime d’expulser vers l’Afghanistan ?

Pour y répondre, il convient d’articuler l’analyse du contexte belge et l’analyse du contexte afghan. L’Afghanistan, pays en guerre depuis 32 ans, traverse en 2001 une année terriblement violente pour sa population civile, lorsque les Etats-Unis y envoient des troupes suite à l’attentat du 11 septembre. La Belgique rejoindra la coalition quelques mois plus tard. Si l’on ne suit les sources que d’une seule partie du conflit, l’OTAN (par son organe de sécurité UNAMA), on constate que la violence des combats augmente avec l’extension du pouvoir des Talibans en 2006, pour atteindre un record en morts civiles en 2011. Les deux principales causes de mortalités sont les explosifs improvisés, qui tuent 2 personnes par jour, et les affrontements directs.

La Belgique avait cessé d’expulser les ressortissants afghans, pourtant en 2010 elle choisit de se remettre à l’ouvrage. Elle le fait sans accord de réadmission du gouvernement afghan. Pas besoin : c’est l’armée belge qui contrôle l’aéroport de Kaboul. Paradoxalement, à partir de 2009, plus le nombre de morts civiles augmentent, plus le nombre de déportations depuis la Belgique augmentera lui aussi.

Les Afghans n’ont jamais cessé de revendiquer leur droit à une protection internationale. Des actions collectives ont eu lieu en 2009, 2010 et 2011. Le dernier mouvement des afghans a débuté par une action collective le 8 mars 2013, la journée internationale de la femme. En juillet 2013, ils se rendaient devant le cabinet de la Secrétaire d’Etat avec des familles pour dénoncer le danger particulier pour les enfants, revendication soutenue par le pédopsychiatre Peter Adrianssens. Que ce soit des familles qui composent ce mouvement n’est pas une simple curiosité locale : le nombre de mort de femmes et d’enfants a augmenté de 55 % en 2010. L’année 2013 atteint presque le record de victimes, en faisant la seconde année la plus violente en 12 ans de conflit. 75 % des incidents sont causés par des explosifs improvisés : les enfants en sont les victimes privilégiées. La violence à l’encontre des femmes a doublé en quatre ans.

En Belgique, les expulsions de ressortissants afghans ont triplé. De nombreuses familles se voient refuser toute possibilité de séjour même temporaire. Elles ne sont néanmoins pas expulsées et se voient proposer un retour volontaire, contre leur droit à un accueil. Un choix impossible entre les rues de Bruxelles et les rues de Kaboul. Une politique qui les laisse de fait dans une illégalité structurelle.

Ce sont ces familles qui, le 8 septembre 2013, occupent un bâtiment à la rue du trône, afin de manifester auprès du cabinet du Premier Ministre. Parce qu’un premier Ministre socialiste serait plus à l’écoute qu’une Secrétaire d’État libérale ? Non. Deux jours avant l’occupation, l’agence belga dressait le bilan de la mission des F16 belges – des chasseurs bombardiers – en Afghanistan : 14.000 heures de vol et 5000 missions de soutien à l’armée de terre. Or, selon les chiffres de l’UNAMA, que l’on peut considérer comme une sous-estimation, 14 % des victimes le sont du fait des forces armées internationales, dont 110 enfants tués par les forces aériennes. Les revendications des familles afghanes ne sont pas déconnectées de leur expérience en Afghanistan : elles demandent la protection d’un gouvernement qui les bombarde. Contrairement à nous, leur expérience rend évident à leurs yeux le lien entre leur condition en Belgique et les enjeux géopolitiques de leur pays.

Les Afghans s’adressent donc au gouvernement belge, représenté par son Premier Ministre pour demander un moratoire sur les expulsions vers l’Afghanistan. Ils sont suivis dans cette revendication par l’ensemble des associations spécialisées sur les questions d’asile.

Lors du débat au Parlement sur le CGRA, le sujet est mis sur la table. Le CIRE, le Vluchtelingenwerk et la Ligue des droits de l’Homme dénoncent des dysfonctionnements structurels dans la manière dont les demandes d’asile sont traitées. Simultanément, 50 mètres plus loin, la police de Bruxelles renversent des poussettes et un agent matraque le crâne d’un des afghans qui gardera huit points de sutures.

Les questions posées par les instances d’asile attendent des réponses encyclopédiques : les noms de tous les districts avoisinants le sien, le nom des rivières, le nom des hôpitaux, les noms des enfants des hommes politiques locaux. Le document stratégique de l’Union Européenne souligne pourtant que 72 % de la population est analphabète.

Par ailleurs les sources utilisées pour compter les incidents en Afghanistan, et notamment à Kaboul, sous-évaluent le risque réel. Le simple comptage des incidents ne donne aucune idée de la campagne de terreur : ANSO, organisation dévouée à la sécurité des ONG dans les pays en guerre, déclare que la légère et temporaire baisse de morts civiles en 2012 a été accompagnée d’une large campagne d’intimidation dans les villages. De plus, les rapports de l’UNAMA se limitent aux affrontements entre les forces internationales et les talibans, dans un conflit où s’affrontent entre eux les seigneurs de guerre et les groupes insurgés : ce vers quoi se dirige le conflit afghan après le retrait des forces armées en fin 2014. Ces incidents et leurs victimes ne sont pas comptabilisés. En 2010, le GRIP avait d’ailleurs critiqué la méthode dite de « surveillance passive », employée par le CGRA, pour évaluer les morts : la lecture des rapports et de la presse internationale, qui tendent à rapporter les morts de leurs ressortissants. Les incidents les plus locaux sont relevés dans la presse de langue locale, que les experts ne maîtrisent pas. Employant une méthode plus fiable dans son dernier rapport sur l’Afghanistan, MSF comptabilisait qu’une personne sur trois dans son hôpital à Kaboul a été ou a eu un proche victime de violence liée à la guerre. La ville, considérée comme une zone sûre par la Belgique, est pourtant considérée comme une cible privilégiée des attentats suicides : l’attaque du Serena Hotel a vu une balle dans la tête d’une fille de 10 ans et d’un garçon de 3 ans. Qui a interrogé les responsables de sécurité des équipes d’ONG à Kaboul et pour quelle raison ? Les rapports de sécurité d’ANSO ne sont désormais plus publics, suite à leur usage douteux par les administrations nationales qui cherchent à déterminer si telle rue est moins sujette à un attentat suicide que l’autre, plutôt que de considérer la sécurité de la ville comme un ensemble.

Aujourd’hui, le taux de reconnaissance par le CGRA a évolué. C’est une demi-victoire du mouvement des Afghans. Ils se félicitent de voir le taux de protection rehaussé, ils s’interrogent toujours sur le sort de ceux et celles qui n’auront pas bien répondu aux questions… Capitulent-ils ? Changent-ils de bâtiment ? Ces questions sont superficielles et nient la réalité internationale. La question à se poser est la suivante : les institutions belges permettent-elles de faire appliquer le droit d’asile ? Mais elle en cache une bien plus profonde : quel est le bilan et la responsabilité de la Belgique dans sa guerre en Afghanistan ?

24 hours

09/11/2013

[Témoignage de Ramin, jeune afghan, après l’arrestation des afghans et de leur soutien, alors qu’ils contestaient  contre les décisions de refus d’asile par le Commissariat Général aux Réfugiés et Apatrides. D’autres points de vue : voir les témoignages de l’avocate arrêtée, celui d’un personne du soutien arrêtée, celui d’une personne du soutien non arrêtée. Plus de contenu sur la page du collectif afghan]

Around 9 ‘o clock in the morning I was chillin’ on my laptop. Suddenly, my GSM ringed… “Ramin, where are you? The journalists of Deutch Welle are waitin’ for your interview!” I said: “oh… I’m so sorry Samir, I’m leavin’ just right now -Next time you should be clear when you make an appointment for me- “Harry up!”, said Samir. After wearin’ my clothes and looking myself in the mirror, I took the bus to Antwerp and the train to Brussels. The journalist called me when I was in the train and said: “Ramin, where are you? The appointment was at 11 ‘o clock and we are waiting…” I said: “I’m comin’ in few minutes, my excuse.” When I arrived in Brussels-Nord, I took the tram to Rogier and switched to the direction of Trône. I was blocked inside the metro station, because I was black in the metro. It took long time to find a way to come out of the station.

I have less believe in what they say on TV about the Afghans. I want my own evidence, my own interpretation. That is my message.

I have less believe in what they say on TV about the Afghans. I want my own evidence, my own interpretation. That is my message.

When I arrived in rue du trône 127(building which was occupied by the Afghans), they were interviewin’ my friend, Rashid. Later, it was my turn. The questions were very classic: how you came to Belgium? Why you came to Belgium? How long you are already here? Etc. The main point was about Dublin. I explained that Maggie De Block (state secretary of asylum and migration) put people on street. Because people gave their finger prints first in Belgium, which is member of the European Union, asks the Belgian government the country to send the asylum seekers back to Belgium. It means people can’t go to another country to find a solution for their situation. And the consequence of coming back to Belgium is one more time illegal on streets. The journalists asked me some more individual questions and then finished the interview with showing lots of sympathy for the condition of the Afghans.

I sit on chair in the place which we call the ‘reception’, felt too tired and was lost in complicated dreams, thoughts and in misery of being Ramin. Suddenly something happened. The police came into the reception and awoke me! It was like when I’m chillin’ in the toilet and someone comes to disturb me! I stood up and shook hand with brotha’s of different motha’s. “Wij vragen u om rustig ‘t gebouw leeg te maken, zonder problemen”, said the police in Dutch. “Can I see the court’s order, please?”, I said. They gave it to me. After reading the papers, they asked me to tell my name and sign the paper to make the expulsion formal. I said: “Can you wait a lil bit for that please?”

During my dialogue with the commissioner of police, went the federal police to upstairs and started to use force to put a family and some guys out of the building. The rest were protesting in ‘art-loi’. I took my camera. Pushed on record button and went around to film, to have some evidence – after what happened in ‘rue la loi’ with the police, I have less believe in what they say on TV about the Afghans. I want my own evidence, my own interpretation. That is my message.

The rest were protesting in ‘art-loi’. I took my camera.

The rest were protesting in ‘art-loi’. I took my camera.

In the second floor I had discussion with the general. He said: “You leave the building as quiet as possible. I don’t want that the people stay in front of the door: I don’t want any trouble!” 55 D.Boy said: “It didn’t happen last time when you expulsed us, so…” After dissing the general, I went back to the reception. I put my camera in my red bag, took another one and started to take pictures. Guess what happened! When I was comin’ out of the building, in front of the door were lots of police standin’ who felt themselves like a superman who always wears his underwear on his trousers. I was walking out and took some pictures of them: clik, clak, clik… I felt a hand holdin’ my biceps and heard: “give me the camera!”, a threated voice entered my ears and caused a typical 55 D.Boy’s action. I looked him and gave the camera. He deleted maybe one of the unforgettable memories of my life. I don’t know… He took the SD-card with the battery out of the camera, brought me few meters further and gave my material back. Just two steps forward I fixed everything and clik, clak, clik, took again pictures. Run!!!

 

Just two steps forward I fixed everything and clik, clak, clik, took again pictures. Run!!!

Just two steps forward I fixed everything and clik, clak, clik, took again pictures. Run!!!

I was watching the mini Afghanistan (building where we lived for a while) when my cellphone ringed… “We are strikin’ on street in ‘art-loi’ as reaction on what the police are doing in mini Afghanistan -As French people say ‘action, reaction’- I said: “I’m comin’.” So, I moved to ‘art-loi’ –my own believe, my own evidence –

I saw people sitting on street. Saw tired faces, but felt the energy stronger than ever! I saw a revolutionary Afghan woman, Marwa. She was walking among the people giving them the vitamins which were needed to keep their psychology healthy. My respects for her increased, like corruption in Afghanistan. At the other side I saw the families with the impression, ‘we never give it up!’ The lawyers were sitting in a peaceful battlefield. I saw the mini Afghanistan’s mama, Selma. “Lady, you got no idea what you mean for this people”, said 55 D.Boy – Sometimes I think she can be a good rapper – When you see her really talkin’ oh dear… At the other side, I saw Samir dissin’ the police general (who expulsed the Afghans in ‘rue du trône’). “Damn! This guy got some balls”, I said to myself. A voice rose and said:” stand up and move by your own will, otherwise we use force to get you out of here!” The second voice, the dominant one said:” stay on the ground, they are just trying to scare us!” It should be the revolutionary Afghan woman. Don’t you think so? Yes, she is. She is Marwa. I started to take her picture while she was sharin’ the vitamins.  No-one give a shit about what the police was sayin’. We were sitting on a bridge between two lanes in ‘art-loi’. The police started to come from all over. They pushed the people against each other until they formed a massive flesh block. I saw the police usin’ pepper gas on Afghans. The message is still ‘take evidence’, clik, clak, clik… They shut down one of my image channel. The other one was busy with taking pictures. They used gas on my face. Nothing is clear. Lens is not working. Can’t open my eye. Everyone is in panic. Children are crying. Mama is looking for her kid. She shouts. She begs for her kid. Anne can’t open her eyes and Hadi as well. The police beat Ali on his head. Back up! Ali is on the ground. People are screamin’. Anne Denis runs to Ali. She shouts on police. She sits near Ali. Oh God! Ali is in shock. His head is bleeding like running water. I don’t know which images was projecting his mind but, I do know he was surrounding by pain and his own misery. The police took his two arms and pulled hem like a dead body. I thought they will bring hem to the hospital, but they brought hem just out the circle of misery field and let hem bleed. Ali will survive, he is an Afghan, maybe that’s what the police had in his mind. I still can’t open my right eye. A arm came around my upper body, felt warm, hugged me and said: ”everything will be ok”. He was Joris (professor, my friend). I said to myself: “yeah, everything gonna be owright -Bob Marley-”. But, I need to take picture: my own evidence, my own believe. After that I lost Joris, I followed my own way. I’m blocked.

 I thought they will bring hem to the hospital, but they brought hem just out the circle of misery field and let hem bleed.

I thought they will bring hem to the hospital, but they brought hem just out the circle of misery field and let hem bleed.

They started to arrest the Afghans one by one. When it came to me, I said: “don’t touch me! I come voluntary…” They put my red bag on my chests and tied up my hands, like a criminal. You know? Before, they gave me different names: illegal, asylum seeker, migrant,… Now, for the first time they treated me as a criminal. I felt nothing, like always 55 D.Boy is chillin’ in the city. They made two lines of 179 Afghans who were arrested and got them into the bus, like in the Hollywood movies when they bring the rude boys to the jail.

It’s getting hot in the bus.  Pepper gas is burning my face and my neck. Everything tastes spicy: my lips, my sweater. The phone is ringing, I can’t answer. I see Samir sitting in front of me in another seat. He can’t open his eyes. Tears flow and flow like water. He looked to Selma at the end of the bus and asked:” did you call someone to pick up the kids after school?” She laughed and said:”noooow.” After a while Camille started to sing with Selma a French song that I never heard before. They got everyone calm. It was like mama’s were singing for their babies and the babies were enjoyin’ the atmosphere. The police, who disrespected me, was laughin’ off the song. I don’t know why. Maybe they have allergy against those kinds of songs. I discussed with the police woman who stood in front of me. I told her to check my facebook group, ‘Raminism’ to find more information about respect. Her answer was: “I don’t have any facebook.” Haha, I’m not surprised.

We arrived in Schaerbeek, in jail. They locked everyone in different cells. At the first sight it felt dark, cold and isolated. I was already locked up in my life’s misery in asylum centra, but this time was it different. I was in a real cell, mentally and physically. About first thing that I thought, was getting my arms free and SMS to all journalists to inform them about the incident, which I did. After, I took one pic of my arm, yeah! What a good feeling! I was just chillin’ around in the cell when Samir asked me to send a text to someone to pick up his kids out of school, which I did. Everybody was calling, texting his family and relatives. I thought about my mom, she is always in tension when I’m absent home. I looked to my GSM. Ohh, Shit!! Battery is low. “I’m in Brussels, my battery is low and everything is ok. Tell to my mom, no tension if I don’t answer”, I said to my bro. Then, I thought about Joris who was arrested because of supportin’ us. By text I asked him how he is. His answer was that he is fine. He ended his sentence with a strong word ‘respect’. Roommates said: “the police are coming…” I tied my arms again in my back. The officer opened the door and asked very polite: “who got Belgian nationality here?” Oepss… Did I say polite? Samir was the only lucky one with Belgian nationality, sounds cool! No? They took Samir and never brought him back to our cell. Later, I discovered he was alone in other cell. Few minutes later the officers came in group to take us for control and identification. I was taken by the police woman to who I taught the meaning of respect in the bus. She was very nice, maybe because I spoke Dutch. She said to other officers that I’m her boyfriend. At the control, they opened my arms and said: “voila se, een Vlaming.” The police man beside me, asked me: “what you do for living?” I said: “I’m student.” His reaction was: “is it not better to study than being here?” I said: “why you say that?” he said: “I mean, then we didn’t have to arrest you.” “I can’t accept that Maggie De Block, state secretary of asylum and migration, put families on street and forces them to go back voluntary to Afghanistan.”, I said. The police man said: “we can’t welcome whole the world in Belgium.” They took my bag and started to mess. While my girlfriend was asking my name, the other police turned my camera on. He was looking for the pics. Unfortunately the memory was already hided by 55 D.Boy. Shortly they discovered that I’m an asylum seeker. They were surprised and brought me to the responsible of Commissariat General. The lady said: “you may let him go with Belgians at 18 ‘o clock.” The police asked: “which Belgians?” The lady replied: “the real Belgians.” My girlfriend dropped me back to my cell and said very politely that she gonna let me go at 18 ‘o clock. Minutes passed like centuries, my girlfriend didn’t come back to let me go. I didn’t know what time it was. I kept looking out of the small holes of the metal door. They were making fun with Afghans who couldn’t speak the language, who just could smile as reaction. Behind the cold metal I felt the temperature of my body disincreasing. I shouted: “I have to go to the toilet!” No response. “I have to go to the toilet!”, I shouted again. It took four hours to may go to the toilet. Before that, they brought 12 bottles of water (0.5L) for eighteen persons with some slices of bread. Oh! You know? The guy, who accompanied me to the toilet, said just six words to me when I was washing my face, which was burning: “you wanna take a shower here?” I feel sorry for them if they treat their wife, kids or people in their neighbourhood like that. Life is beautiful if you have seen the dark side of it. When I came back to the Stone Age, my body started to tremble. I wore just a sweater on my upper body. I asked them more than ten times to give me my jacket which was just in front of the door in a big plastic box. They all ignored me, except one who first checked my jacket and then delivered it to me. I said: “Dank u vriendelijk.” With my jacket I was in a better condition but, I still felt the cold. I experienced for the second time in my life such a situation. First time was in the Ice Age during our travel to Europe. We arrived to an island by boat in the middle of nowhere. My clothes were wet. We were wet. We walked forward to a hill and slept there in group to create some temperature to survive. I still know. I woke up. My body was shaking and water in my nose was frozen. I will never forget that moment of my life. Some of things you just can’t delete out of your memory and they involve you whole your life. They don’t let you forget who you are. People tell me sometimes I’m smart for my age. Yes, I’m. It’s because when you were playin’ with your friends as a seven years old kid, at the same age I was working in big companies in Pakistan to feed a mother and a brother. Sometimes you try to understand a situation but, you can’t feel just because you never experienced. Now, in the Stone Age I tried to sleep, but it wasn’t succeeded. I couldn’t sleep more than three minutes, cause I felt the cold in my bones. I tried different ways to sleep: on my back, I put my legs on the wall to have as less as possible contact with the ground. Not succeeded! I slept maximum three minutes and it was the longest try. I started to walk from one corner to the other corner, like the prisoners do. I want to think about something, but my mind is empty like a new born baby. Damn! Out of these walls I got so much tension in my mind! And now? Nothing! It’s time to think… I want to think about my first love and the computer says: “ERROR!”

I was already locked up in my life’s misery in asylum centra, but this time was it different. I was in a real cell, mentally and physically.

I was already locked up in my life’s misery in asylum centra, but this time was it different. I was in a real cell, mentally and physically.

Some police came and opened the door. Took us with a minibus to other block for the finger print. When I discovered that they want to take picture of me, first I made my hair and said: “it’s not the right moment for the photo-shoot!” The sexy lady behind the desk laughed and said: “you got reason.” After finishing of process, they dropped us back with three bodyguards. This century was over.

The new century is begun. The light came slowly to touch our body. For me every comin’ day is better than the past day and today is not yesterday. I was happy. They gonna let me go at six ‘o clock in the morning. No-one came… I was stuck like a mosquito behind the door and was analyzing each move in the out world.

I have nothing to do. 55 D.Boy who organize every comin’ month when he is home, has nothing to do.

After looking every single detail on walls, I found a small piece of metal on the ground. I started to write on wall: ’55 D.Boy was here 23/10/2013’, ‘Protection 4 Afghans in Belgium’. I don’t know how long I was busy… But I know, I didn’t stop until my fingers hurt and swollen a lil bit. In the middle of the century my girlfriend opened the door. She was surprised after seeing me. She said: “are you still here?” I said: “I was waiting for you at 18 ‘o clock, but you didn’t come back and the others were too kind to listen to me.” She said: “oh! At 18 ‘o clock we were shifted and the other crew came in duty. Ok, now you can go.” I walked out with her to the entrance. My hands were in my pocket. One tall guy passed beside me and hit hard my shoulder and walked further. My girlfriend said that he wants to say ‘put your hands out of your pocket’, it’s not allowed here. I angrily said: “he doesn’t have a mouth to talk!” So, in their office they gave me my bag and I opened the zip to check that everything is ok. The police behind the table said: “do you think there is thief between the police?” I answered: “yes, it’s possible.” He laughed. We got on the bus. Few minutes later they dropped us in front of VUB(free university of Brussels) at 14:30 right 24 hours after the arrestation. When I got off the bus, I said to the police: “tot volgende keer”, which means see you next time in Dutch. I breathe very deep the fresh wind through my longs. I’m free…!

Written by 55 D.Boy

04/11/2013 at 23:14 Schoten/Belgium

Celui qui s’est fait fracassé le crâne, comment il va ?

28/10/2013

[Témoignage de Grégory, assistant social, qui est resté avec les « non arrêtés » après l’arrestation des afghans et de leur soutien, qui vient compléter les témoignages de Selma et de Camille Plus de contenu sur la page du collectif afghan]

Le flic en civil nous attend à la sortie de l’occupation rue du trône où nous avons dormi, des militants et moi avec les afghans. Il a des couques en main « on est rentré il y a une demi-heure, mais vous dormiez tous, alors on ne voulait pas déranger … Il y a quelque chose de prévu aujourd’hui ? » Comme toujours, on ne répond rien. Nous accompagnons le cortège de manifestants jusqu’au parlement fédéral. Une fois devant, je quitte les manifestants pour rejoindre les associations qui vont interpeller le CGRA et l’office des étrangers au sein du parlement. L’audience est interminable, les questions très générales, le dispositif classique d’un débat dont on ne veut pas traiter du fond. Je sors avant même que les questions soient terminées. En sortant, je reçois l’appel d’une amie paniquée : « calme toi, vous êtes où ? – A arts-loi ». J’y fonce. Derrière un mur de combis, une centaine de personnes assises, les mains dans le dos. De l’autre côté de la rue, les femmes et les enfants invectivent la police, alors que les belges sont paniqués. L’une des porte-paroles afghane exprime sa rage « ils ont marché sur mon enfant ». Je la prends dans mes bras. Elle me désigne le commissaire de police, « il m’a dit que la prochaine fois, je vais mourir ». Mais ce n’est pas la peur qui fait trembler sa voix : c’est la colère.

A mes pieds, une flaque du sang. La communauté sikhe la pointe du doigt en m’interpellant par le nom qu’elle m’a donnée « What is this, Jot Singh ? » Je ne sais pas quoi répondre. « I don’t know. Madness. And shame, surely shame. ». La honte, le sentiment qui me poursuivra toute cette journée, au son des pales de l’hélicoptère dont l’ombre engloutira les poussettes jusqu’à la tombée de la nuit. Nous regardons impuissants les bus de la police s’arrêter devant nous, les policiers nous narguer d’un air méprisant. Le flic aux croissants est bien loin des chiens de guerres qui nous dépècent du regard. Quasiment tous les hommes afghans ont été arrêtés : c’est un cortège de femmes et d’enfants que nous accompagnons vers un endroit proche, le parc entre Trône et Luxembourg. Je me tais en respirant pour ne pas pleurer devant eux : j’ai déjà suffisamment honte comme ça. Le trajet se fait dans un silence de mort. Dans le parc, des personnes arrivent de partout pour exprimer leur soutien. Presque plus personne n’a de batteries. Je me repasse les questionnements du parlement sur la situation afghane, les interrogations sur les retours volontaires, les insistances sur la nécessité des déportations. Je me dis que tout ça est délirant. Puisque je coordonne parfois le soutien médical, plusieurs afghans viennent me voir, « celui qui s’est fait fracassé le crâne, comment il va ? » Je réponds qu’il est à l’hôpital, qu’il est accompagné. Je me dis qu’ils ne peuvent pas déporter des gens arrêté pendant un débat parlementaire sur leur condition. Mais un doute m’étrangle la gorge. Un doute dont je me dis qu’il ne devrait même pas pouvoir être esquissé dans un Etat de droit.

Nous attendons plusieurs heures, nous demandons ce que vont devenir les détenus. Certains partent en ville, à la recherche d’abris où mettre les familles. Les afghans se demandent ce qu’il va être fait de leurs affaires. Une dame diabétique vient me trouver, scandant qu’elle n’a pas pu récupérer son insuline. Je regarde tous ces visages qui m’ont conté leur histoire. Je ne vois ni peur, ni misérabilisme. Je vois de la colère, de l’inquiétude et de la dignité : de la volonté d’être en vie. Les enfants jouent alors que les adultes regardent le vide. Je me sens sale d’être un citoyen belge. Je n’ose pas croiser les regards. Je sais pertinemment bien que ce n’est pas de ma faute personnelle. Mais j’ai conscience de ma position dans la structure du pouvoir dans lequel nous sommes tous pris. Et je leur suis reconnaissant de ne pas me mépriser. Chaque jour passé avec eux est une leçon de morale, de politique et de courage. Car je retrouve en eux non pas la force d’anonymes afghans telles qu’on les représente dans les médias, mais tout d’une société civile en train de se faire sous mes yeux, avec moi, et qui se fait de manière propre à leur situation dans cette ville. Inquiet, j’attends un signe de ce que nous allons faire. Durant des heures.

La nuit tombe sous une pluie torrentielle. Nous déplaçons les gens par petits groupes, en voiture ou en bus, vers un bâtiment abandonné, que l’une d’entre nous a repéré au dépend de son sommeil lors des nuits précédentes. Alors que les familles s’installent, inquiets pour les leurs enfermés au loin, nous négocions avec la police et le bourgmestre le droit de rester pour la nuit. Les belges sont relâchés et nous rejoignent. Les afghans nous demandent ce qu’il va se passer pour les autres. « We don’t know ». Les discussions sont brèves, les regards morts. J’ai cette sale impression d’être ramené au siècle passé. J’attends à une amie qui a passé les semaines à gérer du mieux qu’elle peut, avec une efficacité qu’on ne pourra jamais assez lui rendre. Je lui envoie un message « il y a une place pour toi dans la pièce de gauche au rez-de-chaussée ». Elle répond « non, devant la porte ». Les familles se sont installées aux étages. Quand elle revient, on installe les couvertures devant la porte d’entrée. Je me souviendrai toujours de ce vert. De ma manière de compter le nombre de portières qui se referment dès qu’une voiture s’arrête dans la rue car  les flics sont toujours au moins deux. De ne pas savoir m’endormir malgré la fatigue des jours précédents. J’ai l’impression d’être en 40. Je pense au retrait des forces armées suite à l’échec masqué de leur intervention, à la montée des talibans, à ces filles brillantes qui réclament une éducation, à ces visages amis que je crains de ne plus revoir. Les yeux rivés sur le vert écaillé de la porte d’entrée, une phrase me tourne en tête en boucle « C’est du délire».

Non monsieur, nous les belges on sortira en dernier, comme ça on voit qui vous tabassez

28/10/2013

[Témoignage de Camille, doctorante en sciences sociales, sur son arrestation de mardi avec le collectif des afghans en lutte pour la prise en compte de la situation dans leur pays. Avec celui de Grégory, il vient compléter le témoignage de Selma, avocate des afghans. Plus de contenu sur la page du collectif afghan et celle du comité de soutien]

J’étais à l’université, comme tous les jours de la semaine. Je gardais mon téléphone près de moi parce que j’avais reçu un message pendant le weekend qui stipulait des risques d’expulsion. Je reçois donc le message « expulsion, besoin de soutien ». Je prends mon vélo, je pédale jusque rue du trône, il n’y a déjà plus rien à faire : l’entrée du bâtiment a été remplacée par un mur de combis et de policiers. Je reconnais quelques têtes (abasourdies) sur le trottoir d’en face et on me dit, que, ne sachant où aller, les afghans manifestent à art-loi. La revendication de la manifestation est simple : « après avoir expulsé ce bâtiment, que proposez-vous pour reloger 200 personnes ? ».

 On se lève tous, mais c’était déjà trop tard, on est encerclé, il y a autant de policiers autour de nous que de manifestants.

On se lève tous, mais c’était déjà trop tard, on est encerclé, il y a autant de policiers autour de nous que de manifestants.

Une fois arrivée à la petite ceinture, je vois cent-cinquante personnes en sit-in. Je m’assieds au sol et je chante avec le groupe « We want justice », « Afghanistan is niet veilig ». Le commissaire arrive au centre du groupe, il essaye d’arrêter le porte-parole, alors qu’il n’y a aucune violence. L’avocate et des membres du comité de soutien s’interposent, on voit la haine s’inscrire sur le visage du commissaire, je sens que ça va mal tourner.

Les policiers avancent en courant sur les côtés, on commence à se faire encercler. A ce moment là, l’avocate nous conseille de nous lever et de partir, de ne pas opposer de résistance. On se lève tous, mais c’était déjà trop tard, on est encerclé, il y a autant de policiers autour de nous que de manifestants. J’échange des regards avec la dizaine de belges présents, « qu’est ce qu’on peut faire ? », « rester les derniers ». On doit être 200 à ce moment là, les soutiens arrivaient au compte goutte, il faut dire que le message était parti il y a moins d’une heure.

 Je suis écrasée contre boucliers des policiers, un enfant se fait marcher dessus par les policiers, les poussettes sont écrasées par ce cercle toujours plus oppressant.

Je suis écrasée contre boucliers des policiers, un enfant se fait marcher dessus par les policiers, les poussettes sont écrasées par ce cercle toujours plus oppressant.

La panique commence à s’emparer des gens, une femme hurle, elle ne trouve plus son enfant, le cercle se referme de plus en plus, jusqu’à nous compresser les uns contre les autres. Je suis écrasée contre boucliers des policiers, un enfant se fait marcher dessus par les policiers, les poussettes sont écrasées par ce cercle toujours plus oppressant. On essaie de rester bien soudé, on se tient par les bras pour tenter de créer un noyau dur et peut être d’avancer un peu, mais on n’y arrive pas, les matraques se lèvent et s’abattent sur Ali.

Les matraques se lèvent et s’abattent sur Ali.

Les matraques se lèvent et s’abattent sur Ali.

Maintenant il est au sol, dans une flaque de sang, et il faut du temps pour convaincre les policiers d’appeler une ambulance. Pendant ce temps là, on a réussi à passer les petits par-dessus les cordons policiers, on s’est pris des gaz lacrymogènes (principalement ceux qui ont vu la figure du policier qui a frappé Ali) et une flaque de 50 cm² de sang sur le trottoir devient la matérialisation de la honte que je porte à mon pays.

une flaque de 50 cm² de sang sur le trottoir devient la matérialisation de la honte que je porte à mon pays

une flaque de 50 cm² de sang sur le trottoir devient la matérialisation de la honte que je porte à mon pays

Tout se passe très vite, les combis sont derrière, on sera tous arrêtés. Moi, je me dis qu’il faut que je quitte ce cercle le plus tard possible, pour la simple raison que sans papier c’est sans droit dans notre systèmes de répression (des mouvements sociaux), et qu’avec ma carte d’identité magnétique, on m’a offert l’illusion d’avoir le droit de voir, le droit de parler, le droit de témoigner et de revendiquer le respect des droits fondamentaux, face aux forces de l’ordre, mais aussi face à toute la politique migratoire et toute la politique (anti)sociale de notre pays. Le fait d’avoir cette carte d’identité, la nationalité belge, fait de moi un objecteur de conscience, un témoin privilégié de la violence engagée contre ces personnes, et je dois rester le plus longtemps possible dans ce cercle. La violence ne s’arrête pas aux coups, elle est ancrée dans les comportements, le commissaire se place au milieu du cercle, et crie en anglais que les manifestants peuvent remercie X, un réfugié politique qui a été régularisé il y a quelques années et qui offre son soutien au mouvement « You can say thank you fo X, it is no risk for him, but it’s very dangerous for you, you haven’t any visa or ID ». Quoi de plus beau de voir la police semer la zizanie au sein même de la solidarité qui unit les défendeurs de la cause.

« Alors mademoiselle vous sortez ? » « Non monsieur, nous les belges on sortira en dernier, comme ça on voit qui vous tabassez », c’est mal passé comme commentaire, une main m’agrippe les cheveux et me fait sortir en 5 secondes de ce cercle, ça s’appelle se faire traîner à terre. Ensuite, les colsons, et direction les combis, je vois une bonne partie des manifestants qui sont en file par terre, les mains attachées dans le dos. Puis, on me dépose à côté de l’avocate des afghans, dans les premières arrêtées, les mains aussi attachées que les autres et on nous met dans le bus.

Dans le bus, ce sont des regards tristes des « merci madame Selma », « merci mademoiselle pour nous soutenir », mais aussi des « au revoir, pour moi ce sera la deuxième fois en centre fermé, on ne me reverra plus ». Les vitres sont teintées, on ne peut pas voir dehors, on ne sait pas où on nous amène, il fait une chaleur étouffante, c’était une belle journée pour se faire arrêter. Ce bus me donne l’impression d’animaux qu’on enverrait à l’abattoir, voir d’un scénario similaire aux atrocités commises dans tous les génocides. On arrive aux casernes, les femmes et les hommes sont séparés, on nous place en cellule sans nous enlever les liens qui nous tiennent les poignés dans le dos. Ils sont parfois si serrés pour certaines d’entre nous que le sang ne passe plus, dans tous les cas, nos poignets sont rouges et certaines ont des traces de coup sur les bras. Et dire qu’on était pacifistes…

On a chanté, on a crié, on a parlé, on s’est tues… On n’a pas reçu d’eau, ni quoi que ce soit d’ailleurs.

Ils ont relâchés les belges à 19h, on a crié en passant devant les cellules de hommes « What do we want ? We want justice ». « Si tu ne te tais pas, tu y retournes directement ».  On n’avait des proches qui nous attendaient devant les casernes, mais il ne fallait pas donner de joie à ceux qui criaient pour notre liberté dehors, et on a du remonter dans le bus, et ils nous ont déposé en ville. Il pleuvait des torrents, encore une belle journée qui prend fin.

Les afghans commençaient à sortir ce matin, l’office des étrangers a été saisi, le combat continue…

Arrêtez moi l’avocate en rouge

28/10/2013

[Témoignage de Selma sur l’arrestation du 22 octobre 2013, soutenant le collectif des afghans en lutte à Bruxelles contre les décisions de refus d’asile par le Commissariat Général aux Réfugiés et Apatrides. Pour différents points de vue, celui d’une autre personne arrêtée, celui d’une personne non arrêtée. Plus de contenu sur la page du collectif afghan]

« Arrêtez-moi l’avocate en rouge »

Mon arrestation a peut-être déjà été commentée par d’autres, mais je tiens à en faire le récit. Non pas que j’imagine qu’elle soit plus importante que celles d’autres militant(e)s et que celles beaucoup plus lourdes de conséquences des Afghans. J’ai juste besoin de raconter une journée surprenante à plus d’un titre.

Je me suis rendue à 10 heures du matin au parlement fédéral où la commission intérieure se penchait sur le rapport du CGRA et la politique de retour. Je savais qu’il serait question d’Aref, ce jeune Afghan, mort après son retour « volontaire » en Afghanistan.

J’ai entendu le CGRA et l’Office des Etrangers décrire leurs missions respectives, sans aucun état d’âme et sans la moindre remise en question. Les représentants des ONG (Vluchtelingenwerk, CIRE et Ligue des droits de l’Homme) ont pourtant pointé des dysfonctionnements et des lacunes dans l’examen de la protection qui doit être réalisé avant d’envisager un retour volontaire ou non. Le CIRE a énuméré les hypothèses – nombreuses- dans lesquelles cet examen n’est pas réalisé avec la rigueur voulue et a rappelé une récente condamnation de la Belgique par la Cour européenne des droits de l’Homme.

Plusieurs parlementaires ont parlé du jeune Aref. Cela n’a pas semblé émouvoir les représentants des institutions ou du moins n’a pas conduit à un changement de position.

Je suis sortie un peu avant la fin, attristée par la teneur du débat. La manifestation des Afghans devant le Parlement, plus exactement à Madou où la police leur avait enjoint de rester, s’était déjà éloignée

Je m’apprêtais à retourner au bureau, vers 13h15, quand j’ai reçu un appel annonçant l’expulsion du bâtiment rue du Trône. Les quelques 200 Afghans étaient à Arts-Loi. Je les ai rejoints. Ils faisaient un sitting, ils venaient d’apprendre qu’il était inutile pour eux de retourner rue du Trône et ne savaient pas du tout où aller. Ils semblaient découragés et désorientés.

Le Commissaire de police leur a dit de partir, ils ont répondu non. Au bout d’une demi-heure, j’ai vu arriver des policiers avec des boucliers et des chiens sans muselière. J’ai dit aux Afghans qu’il valait mieux partir. Lorsqu’ils se sont levés pour partir, ils ont été encerclés par des policiers. Le cercle était très serré et les policiers faisaient sortir du cercle les femmes et les enfants, mais avec une brutalité totalement injustifiée. Tout le monde avait très peur mais n’opposait pas de résistance.

 Lorsqu’ils se sont levés pour partir, ils ont été encerclés par des policiers.

Lorsqu’ils se sont levés pour partir, ils ont été encerclés par des policiers.

Un policier a renversé une poussette avec un jeune enfant. Je n’arrêtais pas de répéter qu’il y avait des enfants, qu’il n’y avait aucune raison d’être violent.

Un policier a renversé une poussette avec un jeune enfant.

Un policier a renversé une poussette avec un jeune enfant.

J’ai vu un jeune homme blessé étendu par terre, il saignait à la tête. Il était agité et en état de choc. Je me suis agenouillée près de lui. J’ai demandé aux policiers s’ils avaient appelés les secours. Je parlais au jeune homme pour qu’il ne perde pas conscience. Je lui ai demandé de me dire son nom, il a répondu Ali. Un policier m’a tirée par la manche en disant « dégagez ». Son collègue lui a dit « laisse-la elle nous aide, elle le calme ».

Son collègue lui a dit « laisse-la elle nous aide, elle le calme ».

Son collègue lui a dit « laisse-la elle nous aide, elle le calme ».

J’ai entendu qu’on m’appelait pour me dire que Samir était arrêté, je suis encore restée près du jeune homme, me disant que je ne pouvais de toute façon rien faire.

J’ai vu Monsieur Joris Capenbergh  – que je connais – saisi par un policier, jeté au sol, alors qu’il était sur le trottoir et assistait médusé à la scène. Les policiers l’ont ensuite forcé à entrer dans le cercle. Il m’a appelé à l’aide, je me suis relevée et j’ai vu d’autres policiers projeter un Afghan par terre et le rouer de coups. Je suis intervenue très calmement en leur disant : La loi sur la fonction de police ne vous autorise pas à faire usage de violence. Il n’oppose pas de résistance. Vous ne pouvez pas le frapper.

Le commissaire m’a montré du doigt et je l’ai entendu distinctement  dire : Arrêtez-moi l’avocate en rouge.

Trois hommes sont venus vers moi, j’étais sur le trottoir, j’ai écarté les bras et je n’ai opposé aucune résistance. J’ai dit au policier qu’il me faisait mal et il a spontanément desserré mon bras. Il m’a attaché les bras dans le dos.

Trois hommes sont venus vers moi, j’étais sur le trottoir, j’ai écarté les bras et je n’ai opposé aucune résistance.

Trois hommes sont venus vers moi, j’étais sur le trottoir, j’ai écarté les bras et je n’ai opposé aucune résistance.

J’ai du aller m’asseoir dans la rue de la Loi à quelques pas du cabinet du premier Ministre où j’avais été reçue quelques jours avant. La situation était surréaliste.

Une policière est venue pour me surveiller. Elle a resserré mes attaches, sans raison, comme ca, juste pour faire mal. Et je dois dire c’est douloureux.

On m’a ensuite fait monter dans un bus, aux vitres teintées. Nous étions deux femmes et il n’y avait que des hommes. Les Afghans étaient atterrés de me voir là avec eux. Ils me disaient « merci madame » ou « on est désolé pour vous ». J’étais partagée entre un sentiment de solidarité avec ces hommes qui ne demandent que le droit de vivre en paix et d’impuissance. J’avais peur aussi et je me suis demandée qui irait chercher les enfants à l’école.

Le bus est parti. C’est un sentiment étrange d’être privé de liberté et emmener vers un endroit inconnu. J’avais peur. L’étudiante assise à coté de moi m’a dit qu’elle s’appelait Camille. On a chanté « Terre de détresse », j’ai pleuré.

Arrivés aux casernes d’Etterbeek, on nous a mis dans une grande cellule, où d’autres manifestantes nous ont rejointes. Nous sommes restées à six. Camille a réussi  à se détacher les mains. Elle a téléphoné à mon bureau où mes collègues m’ont dit que ma sœur irait chercher mes enfants et que le bâtonnier était prévenu. Une des manifestantes arrêtées avec moi a brulé mes attaches avec un briquet, j’avais enfin les mains libres et cela fait du bien.

Des journalistes m’ont téléphoné. J’ai pu raconter ce qui s’était passé.

On est venu nous chercher pour nous enregistrer, après une fouille de routine. Le policier à qui j’ai donné ma carte d’identité à juger utile de faire de l’humour. « Est-ce que vous êtes sure que vous êtes belge ? ». Je n’ai pas relevé. La policière qui m’accompagnait était visiblement gênée par la situation.

Un policier que je connais est venu me dire bonjour et me demander comment j’allais. Ce petit bout d’humanité était comme une bouffée d’oxygène.

On nous a conduit dans une autre cellule, sans sac, ni GSM, ni  montre, cette-fois-ci. C’est assez désorientant de perdre totalement la notion du temps.

Nous n’avons plus vu, ni entendu personne jusqu’à notre libération. Nous ne pouvions ni aller aux toilettes, ni boire un verre d’eau. Personne ne m’a parlé, ni donné les raisons de mon arrestation, ni dit à quelle heure on sortirait.

Nous avons été relaxées vers 18h30.

On nous a rendu nos affaires et nous avons du monter de nouveau dans un bus. J’ai téléphoné à mon collègue qui m’a dit que presque tous les avocats du cabinet étaient devant les casernes. J’ai demandé si nous pouvions sortir du bus, un policier m’a répondu que non. J’ai dit que si nous étions relaxées, il me semblait que cela signifiait que nous étions libres de nos mouvements et d’aller où bon nous semble.

Sur ce le policier est allé chercher son supérieur. Un homme brutal qui a crié que si je n’étais pas contente, il me recollait en cellule.

Le bus nous a amené, nous étions douze. Nous ne savions pas exactement vers où nous allions. Quelqu’un en plaisantant à dit Imaginez qu’ils nous conduisent à Charleroi.

Nous avons été véritablement remis en liberté avenue Louise, sous une pluie battante. Pourquoi cet endroit ? Je ne le saurai sans doute jamais.

Pourquoi ai-je été arrêtée ? Je ne le saurai sans doute jamais non plus.

Lors de l’arrestation, un afghan m’a demandé en anglais « Where is the law ? », un autre lui a répondu en me regardant « They arrested the law. » C’est à ce moment là que j’ai  pleuré.

Union européenne et immigration (7) : l’impossible homogénéisation

16/05/2012

Pourquoi les pays de l’Union Européenne ne peuvent pas entièrement contrôler leur flux de migration ? Cet article est une introduction aux théories des migrations et à l’analyse critique des politiques migratoires. Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

Articles connexes :

L’impossible homogénéisation

Comme l’analyse Geddes (2000, 39–42), le contrôle des flux de migrants par les pays européens nécessite une homogénéisation au niveau supranational. Se fondant sur les conditions de réussite d’une action publique, il énumère un ensemble de raisons pour lesquelles l’institutionnalisation d’une véritable politique de contrôle des migrations est peu envisageable à l’heure actuelle en Europe (Geddes 2000, 24–26). Parmi ces conditions, rappelons en quelques-unes :

  • Certains pays en attendent trop de pays d’émigration qui ne sont devenus que récemment des pays d’immigration ;
  • Une politique doit être fondée sur une théorie valide des causes et des effets, ce qui n’est actuellement pas le cas ;
  • Plus la chaîne d’implémentation d’une décision politique est longue, plus il y a de chance qu’elle soit réinterprétée à chaque niveau de transmission ;
  • Pour cette raison, tous les pays et toutes les institutions qui implémentent les décisions doivent être en accord sur ses objectifs. Si ce n’est pas le cas, elle sera vidée de sa substance et inefficace ;
  • Les seules politiques européennes vraiment efficaces sont celles qui ont été directement implémentées par des institutions supranationales (telle que la libre circulation).

En regard des éléments présentés ci-dessus, et notamment des agendas politiques contradictoires aux différents niveaux, il est difficile d’envisager l’institutionnalisation d’une politique supranationale homogène qui contrôle l’ensemble des causes des processus migratoires dans ses dimensions économiques, sociales et politiques.

Conclusion

Nous avons esquissés les raisons pour lesquelles un accord entre les pays de l’UE est peu probable, surtout à l’heure actuelle de la crise. Nous avons montré en quoi certains mécanismes économiques, sociaux et légaux à l’implémentation d’une politique tenant compte de l’ensemble des mécanismes des processus migratoires. Nous avons également souligné que les causes qui sont au fondement des causes de la migration internationale, est aussi au fondement de l’intégration européenne. D’une part, les politiques économiques européennes, telles que la PAC et la libre circulation des personnes et des biens sont deux des causes fondamentales de la création des chaînes migratoires. La mise en place du contrôle systématique de l’installation des personnes n’est pas sérieusement applicable. D’autre part, la reproduction des chaînes migratoires se fondent sur des rapports sociaux informels et relevant de la sphère privée.

Tous ces arguments vont dans le sens suivant : le contrôle des flux de migrants ne peut se faire qu’en appliquant une politique migratoire stricte et homogène au niveau supranational, à l’encontre des droits individuels et de la lutte contre la discrimination. L’idée de la défense d’un marché commun qui maintiendrait une culture européenne judéo-chrétienne en contrôlant entièrement ses migrations affronte deux paradoxes.

Le premier paradoxe est que la réduction de l’accès au territoire, puisqu’il ne modifie pas les flux de migrants mais les rend irrégulier, pousse les migrants à reposer sur une économie informelle sur la base de la solidarité ethnique, comme nous l’avons vu avec les niches ethniques. Se faisant, elle révèle la contradiction essentielle des politiques migratoires contemporaines en Europe et qui se caractérise par (a) une volonté de stopper les flux et (b) d’intégrer les migrants installés. Car, comme l’ont montrés Alba et Nee (Alba and Nee 1997), en réduisant la structure des opportunités des migrants, leur intégration se restreint au domaine de leur groupe ethnique. La rhétorique actuelle joue sur cette contradiction. La solidarité ethnique est la seule intégration possible du fait des conditions structurelles des États européens. Cette solidarité est ensuite présentée comme la cause de la non intégration des individus, alors qu’elle est une conséquence de la non intégration des sociétés. En somme, on empêche des groupes ethniques entiers de s’intégrer en les discriminant sur le marché du travail (que ce soit en leur refusant le permis de travail ou par la discrimination à l’embauche), et ensuite on critique un éventuel « repli communautaire »‘. Par ailleurs, la critique d’un « repli communautaire » ne tient pas compte des premières études sur les migrations qui affirmaient que ce retour au communautaire, loin d’être un signe de non intégration, était au contraire une étape nécessaire du processus d’intégration (Thomas et Znaniecki 1920).

Le second paradoxe sert de conclusion finale à cet argument. Pour contrôler ses flux, l’UE doit se voir attribuer et reconnaître les pleins pouvoirs supranationaux à tous les niveaux de la migration. Pour agir sur les causes, et non seulement sur les effets de la migration internationale, elle devrait en fait abandonner ses piliers fondateurs, c’est-à-dire l’accord de Schengen et la Politique agricole commune, c’est-à-dire les rares domaines où il y a consensus intergouvernemental. Pour préserver l’image que les élus se font de l’UE, ils devraient soit la dissoudre, soit changer totalement sa nature. La défense d’un marché libre commun n’est concrètement pas concevable avec celle d’une identité culturelle européenne conservatrice, par ailleurs totalement mystifiée, soit celle d’une Europe blanche et judéo-chrétienne. Pour le dire autrement : l’Union européenne comme projet économique libéral n’est pas compatible avec l’Europe comme projet culturel homogène.

Union européenne et immigration (6) : des objectifs politiques inconciliables

07/05/2012

Pourquoi les pays de l’Union Européenne ne peuvent pas entièrement contrôler leur flux de migration ? Cet article est une introduction aux théories des migrations et à l’analyse critique des politiques migratoires. Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

Articles connexes :

Des objectifs politiques inconciliables

Les contradictions des agendas politiques au sein de l’UE s’observent à différent niveaux. Au niveau supranational, puisque la fonction première de l’UE est la constitution et le maintien d’un marché unique dans une logique de compétitivité internationale. Au niveau intergouvernemental, puisque les contextes et objectifs nationaux sont différents, que ce soit par la position géopolitique ou la structure économique des États. Au niveau national, puisqu’au sein même d’un territoire, des logiques différentes s’affrontent. A tous les niveaux selon les populations ciblées.

Au niveau supranational. Les fondements même de la politique européenne sont à la base de plusieurs mécanismes migratoires. Premièrement, la création d’un marché unique concrétisé dans l’accord de Schengen autorise la libre circulation des citoyens européens. Cette notion même de libre circulation permet la migration internationale au sein de l’UE. Tout le problème des États-membres est alors de contrôler, non pas la circulation, mais l’installation. On peut considérer, puisque la durée d’installation est limitée, que les populations qui circulent sont invitées et non accueillies. Le problème qui se pose est alors similaire à celui du Gastarbeiter allemand, que Geddes (2000, 15) pose en ces termes : que se passe-t-il si l’invité décide de rester ? Il entre dans l’irrégularité et devient indésirable du point de vue du pays d’installation. Si l’invité ne veut pas partir, l’expulsion forcée semble être la seule solution choisie. Or, puisque la migration est un phénomène global qui augmente et s’accélère (Castles and Miller 2003), la mise en place d’une expulsion effective de toutes les migrations indésirables rappellerait les déportations de la seconde guerre mondiale. De plus, le contexte législatif européen ne l’autorise pas : l’article 19§1 de la Charte européenne des droits fondamentaux stipule que « les expulsions collectives sont interdites », alors que l’article 4 du protocole n°4 de la Convention européenne des Droits de l’Homme précise que « les expulsions collectives d’étrangers sont interdites ». Le Comité européen des Droits sociaux a, par exemple, condamné les expulsions collectives de Rroms en France en statuant une violence aggravée au principe de non-discrimination (décision du 25 janvier 2011).

La Politique Agricole Commune (PAC) est un autre fondement de l’intégration européenne. Elle permet à l’UE de taxer les imports et subventionner les exports des marchandises (Castles 2007, 42). Or, nous avons vu supra que l’introduction des économies de marché dans les agricultures locales, précapitalistes ou non capitalistes, encourageait la migration internationale. La PAC est l’une des réalisations concrètes de ce processus qui favorise l’introduction de biens de consommations à des prix moindres par le biais de politiques protectionnistes, détruisant les structures économiques locales dans les pays en développement. Tant qu’il existe des régions fondées sur une économie de subsistance, le phénomène peut se diffuser. De plus, la PAC maintient les inégalités structurelles entre économies du Nord et du Sud par sa politique protectionniste.

Au niveau intergouvernemental. D’une part, les contextes nationaux disposent de contextes socio-économiques. Comme nous l’avons vu avec la théorie du marché du travail segmenté, chaque pays crée sa demande de travail immigré dans un secteur dévalorisé. Or, chaque pays a ses secteurs spécifiques et donc, des agendas politiques différents. Cela explique le manque de volonté à transférer des compétences nationales à des institutions européennes. D’autre part, le contrôle des flux de migrants en Europe nécessiterait un accord intergouvernemental sur les populations ciblées. Or, tous les pays ne sont pas égaux face à la migration. Par exemple, la Grèce, l’Italie et surtout l’Espagne, en bordure des frontières Schengen, observent un solde migratoire positif bien plus élevé que des pays tels que la Belgique ou la Norvège (MIGREUROP 2009, 9). Le coût de la sécurisation des frontières de ces pays seraient bien plus élevées que celui des pays du nord, financement qu’ils ne peuvent assurer. De plus, des pays tels que l’Espagne ne souhaitent pas totalement stopper les flux de migrants et n’en disposent d’ailleurs pas des moyens (Suarez-Navaz 2005). Aujourd’hui, en regard de la crise économique touchant particulièrement les pays méditerranéens, cet argument se vérifie de plus en plus.

Au niveau national. Un État-Nation n’est pas une entité homogène mais un faisceau d’influences partiellement autonome, canalisant des intérêts divergents (Kelly 2000). La réalité de l’exercice de l’État se traduit moins par une action exécutive intentionnelle dans des champs de compétences attribués que par des actions publiques spécifiques sur des objectifs clairement définis, du fait de l’influence des différents acteurs intéressés (Lascoumes et Galès 2006). Dans le cas du contrôle des flux de migrants, la théorie du marché du travail segmenté montre que les employeurs ne souhaitent pas l’arrêt réel de la migration. Tout au plus, sa mise en irrégularité alimente des secteurs non délocalisables en travailleurs en situation précaire et mal payés (Terray 1999; Alaluf 2002), mais c’est leur précarité, et non leur absence, qui le permet. L’exemple de l’horticulture wallonne a montré cette dimension. De plus, ces secteurs, du fait de mécanismes structurels propres à l’histoire et aux caractéristiques spécifiques de chaque pays, tend à s’ethnostratifier différemment. En effet, nous avons vu le processus de formation des niches ethniques. Jounin l’a illustré dans le secteur du bâtiment en France (Jounin 2009). Du fait de cette ethnostratification du marché du travail, le contrôle complet de ces secteurs reviendrait à rendre évidentes ou légales des discriminations vis-à-vis des groupes ethniques qui le constituent, c’est-à-dire entrer en contradiction avec les valeurs européennes et s’exposer à des condamnations de la Cour Européenne de Justice.

A tous les niveaux. L’un des problèmes qui se posent à la capacité de contrôle des états est de ne vouloir contrôler que certains flux de migrants. Ainsi, la migration hautement qualifiée est toujours souhaitée. De plus, la globalisation impose une nécessité de circulations très fluides pour certains de ces postes, qui se caractérisent par le fast tracking. Or, il est difficile, en pratique, d’autoriser certaines formes de circulation tout en voulant en interdire d’autres.

Union européenne et immigration (5) : les obstacles au contrôle

02/05/2012

Pourquoi les pays de l’Union Européenne ne peuvent pas entièrement contrôler leur flux de migration ? Cet article est une introduction aux théories des migrations et à l’analyse critique des politiques migratoires. Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

Articles connexes :

Les États européens

Lors de son interview dans l’émission de Jean-Jacques Bourdin, Nicolas Sarkozy déclarait qu’un état pouvait se réclamer le droit de diminuer par deux les flux migratoires en période de crise. Cet argument, largement partagé par les politiques, suppose un contrôle total des flux migratoires qu’on pourrait, à l’aide de la politique des visas, freiner ou accélérer. Dans les articles précédents, de nombreux éléments ont montré que le seul effet des politiques de séjour n’est pas de contrôler les flux, mais leur régularité. Ces politiques n’agissent pas sur les comportements, comme elles le prétendent, mais sur les statuts. Après avoir décrit les divers processus qui créent les chaînes migratoires, c’est à dire des dynamiques de migration qui ne rompent plus, j’aborde ici les raisons pour lesquelles les États-membres sont dans l’incapacité de contrôler les migrations internationales.

Pour le dire simplement, deux obstacles peuvent être identifiés : l’importance du capital social dans le processus de migration et la persistance d’objectifs politiques contradictoires et inconciliables d’une part au sein des états-nations, et d’autre part entre les états-membres. Avant de les décrire, il convient de rappeler que l’Union Européenne (UE) se historiquement construit sur les valeurs fondamentales du libéralisme (le groupe politique majoritaire est libéral, le PPE-DE) qui se traduisent par  la construction d’un marché unique et la protection des libertés individuelles et la lutte contre les discriminations. Je ne prétends pas que l’ensemble de la construction européenne puisse se réduire à ces deux projets, mais ce sont bien les deux grandes compétences que les États-membres ont accepté de transférer entièrement à des instances supranationales européennes (j’inclus l’euro dans le projet d’un marché unique).

Reprenons ces points un par un avant d’aborder les obstacles au contrôle aux niveaux supranational, inter-étatique et national (dans le post suivant).

L’importance du capital social

Nous avons vu le rôle déterminant du capital social et l’échec de la restriction de l’accès au séjour dans le projet migratoire. Les moyens par lesquels une chaîne migratoire peut se mettre en place sont très diversifiés : toute situation autorisant des liens interpersonnels entre individus de nationalité différente, de la délocalisation à l’implémentation d’une base militaire, peut en produire une. Briser une chaîne migratoire est également peu envisageable, puisqu’elle s’entretient au niveau individuel, par des relations sociales informelles relevant de la sphère privée. Une intervention de l’État à ce niveau signalerait un retour sur de nombreux acquis dans le domaine des libertés individuelles, ce qu’on constate par ailleurs dans le cas du regroupement familial ou de la demande d’asile (MIGREUROP 2009, 123–125; Fassin 2010, 141–167), la société civile européenne est très sensible aux questions de ces libertés, ce qui se traduit par de nombreux arrêts de la Cour Européenne de Justice (condamnation récente des expulsions des Rroms en France, Arrêt Tabitha). Les mouvements sociaux de défense des droits des sans-papiers révèlent aussi cette sensibilité (Siméant 1998). S’investir si profondément dans le contrôle systématique de la sphère privée nécessiterait un déplacement idéologique radical de la part de l’UE, ainsi que la mise en place de moyens considérables en termes humain et financier, ce qui n’est concevable que dans un État strictement policier ou militaire.

Union européenne et immigration (4) : L’impact de la politique des visas

26/04/2012

Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

Articles connexes :

Les articles précédents nous ont montré que les processus de migration ne répondent pas seulement à des logiques juridiques ou économiques. Dans l’ensemble du projet migratoire, la possibilité d’avoir accès légalement au territoire n’est qu’une donnée parmi d’autres. La décision est fondée sur l’évaluation du capital migratoire dans son ensemble, qui symbolise à la fois les ressources et les opportunités du migrant. Une politique migratoire peut être un facteur facilitant ce projet si elle encourage la migration (c’est le cas par exemple pour les travailleurs hautement qualifiés, tels que pour la Commission Européenne). Au contraire, si la politique migratoire n’agit pas comme ressource, mais comme contrainte, cela ne modifie pas l’objectif du projet, mais simplement sa forme. Chacun des exemples abordés peut être lu en regard de cette contrainte.

Dans l’exemple du regroupement familial, les moyens légaux ne déterminent pas les processus de formation du capital social. Le migrant fera venir sa famille qui restera en séjour irrégulier. Pour pouvoir subvenir à leurs moyens, les membres de la famille devront alors se se replier alors sur des économies informelles, tel que le travail au noir. Les niches ethniques jouent un rôle de ressources mobilisables pour les différents acteurs, migrants ou intermédiaires.

Dans les secteurs informels, les activités sont simplement entretenues dans l’irrégularité. L’absence de séjour ne modifie ni les projets migratoires, ni l’organisation du travail, mais seulement ses logiques de recrutement, comme le montre l’exemple de l’industrie textile dans le quartier parisien du Sentier (Brun 2002). Brun a montré que le capital social y avait une influence plus forte que le contexte législatif. Il agit comme une norme sociale où les migrants deviennent chef d’ateliers puis recrutent d’autres migrants dans l’irrégularité. Même si les migrants travaillant dans le textile se font exploiter, ils préfèrent ne pas le signaler : la confiance qui existe entre eux et leur chef d’atelier, qui a eu le même parcours, est plus importance que celle qu’ils ont en l’État.

Dans le cas de l’horticulture wallonne, le moyen légal utilisé pour le recrutement de travailleurs polonais est choisi par la direction en fonction de sa facilité administrative, la tendance allant vers le détachement des travailleurs par la directive service au détriment du permis de travail de catégorie B, pour un ratio actuel de 50/50. Ici, la politique publique joue comme ressource dans le capital migratoire, facilitant le mouvement. Sa spécificité est, bien que la migration soit présente, sa tendance à s’effacer des catégories juridiques par la notion de travail détaché. Cette « immigration sans immigré » (Martiniello et al. 2010, 315), n’efface la présence des migrants que symboliquement, mais ces derniers sont toujours présents, entretenant toujours les chaînes migratoires. Si la migration ne peut être stoppée, elle peut être effacée.

En réalité, comme l’ouvrage dirigé par Martiniello, si la migration n’est pas souhaitée dans le discours politique, c’est bien la forme du travail immigré qui est souhaitée dans certains secteurs économiques. Cette formule éclaire les paradoxes actuels des politiques migratoires, qui semblent parfois contradictoires : c’est la forme du travail immigré qu’on recherche, tout en se débarrassant de l’immigré (ou au moins, de son existence dans notre réalité sociale). C’est bien ce à quoi arrive la directive services, puisque les travailleurs sont considérés comme « détachés », c’est à dire temporairement séparé d’un autre état, et pas temporairement membre du nôtre. En somme, on veut l’argent sans le beur.