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« Je crois que le gouvernement devrait lire mes e-mails » : une réponse informée

18/07/2014

Il y a un an, un utilisateur postait un message intitulé « I believe the government should be allowed to view my e-mails, tap my phone calls, and view my web history for national security concerns. CMV » dans la catégorie « Change My View » (« Changez mon opinion ») du forum reddit. Le CMV étant une ouverture à lui fournir des arguments contradictoires. En voici la traduction :

« Je n’ai rien à cacher. Je ne viole pas la loi, je n’écris pas d’e-mails haineux, je ne participe à aucune organisation terroriste et je n’envoie certainement pas d’informations secrètes à d’autres pays/terroristes. Le pire que le gouvernement puisse lire dans mes e-mails est que je suis allé voir « Now You See It » la semaine passée et que je suis très excité par le fait que les Blackhawks cartonnent tout. Si le gouvernement est capable de trouver, chasser, et stopper un terroriste qui veut faire exploser mon bureau dans Downtown Chicago, je suis absolument prêt à ce qu’ils lisent ce qu’ils veulent pour mettre la main dessus. Pour ma sécurité et celle des centaines de personnes innocentes qui n’ont pas à mourir, s’il vous plait lisez mes e-mails ! »

Le contexte de ce post, c’est une continuation du Patriot Act commencé sous Bush aux Etats-Unis dans sa « guerre contre le terrorisme » qui suit l’attaque du 11 septembre. Barack Obama s’était lui-même opposé au Patriot Act de Bush alors qu’il était Sénateur. En 2011, le Patriot Act a été renouvellé par toutes les institutions démocratiques américaines et promulgé par Obama. Le Patriot Act a été vivement critiqué pour l’entrave aux libertés individuelles, notamment en matière de surveillance de la vie privée des citoyens, en rupture avec le 4ème amendement de la Constitution américaine. En mai 2012, à l’occasion d’un sommet de l’OTAN, un projet d’attentat visant le bureau de campagne d’Obama à Chicago aurait été « déjoué ». Les personnes interpellées ont clamé leur innocence et n’ont par ailleurs pas été condamnées. C’est à cet événement que l’auteur du post supra fait référence. Néanmoins, la Foreign Intelligence Court statue alors que les modalités de surveillance sont « déraisonnées selon le 4ème amendement ». L’administration répond que la Cour n’a sûrement pas compris les enjeux de cette récolte d’informations. Le même type de loi permettant la surveillance généralisée est discutée en ce moment au parlement français.

Arrive Edward Snowden. En juillet 2013, un agent de la NSA révèle l’incroyable système de surveillance mondial mis en place par la NSA en rendant public des milliers de documents américains classés comme secret (voir ici pour une thèse selon laquelle les documents  de la NSA ne permettent pas d’identifier une surveillance de masse, et voir ici pour une critique de cette thèse).

Cette révélation met au coeur du débat public la question de la surveillance de masse. Celle-ci est vivement critiquée. C’est à ce moment qu’écrit notre posteur, qui affirme son opinion en s’interrogant sur les critiques.

En réponse, un commentaire a particulièrement retenu l’attention des utilisateurs de reddit. Cette réponse, la mieux quotée du forum (plus que le post original), mérite une traduction totale que je fournis ci-dessous. Elle est formulée par l’ex-habitant d’un pays des printemps arabes, et explique les raisons pour lesquelles il considère la surveillance généralisée des citoyens comme un indicateur terrible en termes de liberté, dont la sécurité n’est pas selon lui une justification.

J’ai vécu dans un pays généralement qualifié de dictature. L’un de ces pays du « printemps arabe ». J’ai vécu sous les couvre-feu et j’ai vu les différents résultats du même type de surveillance qui émerge aux États-Unis. Les gens qui parlent de couvre-feu ici ne réalisent pas vraiment ce que l’on RESSENT.

1) L’intention de ce type de surveillance du point de vue des gouvernements est de contrôler les ennemis de l’État. Pas les terroristes. Les gens qui se réunissent autour d’idées qui pourraient déstabiliser le status quo. Cela peut être des idées religieuses. Cela peut être des groupes comme les Anonymous qui sont trop compétents avec les technologies aux yeux des gouvernements. Cette surveillance facilite énormément la connaissance de l’identité de ces gens. Elle facilite aussi le contrôle de ces personnes.

Avec cette technologie en place, le gouvernement n’a pas à vous mettre en prison. Ils peuvent faire quelque chose de plus sinistre. Ils peuvent simplement vous envoyer une photo sexy que vous avez pris avec votre petite amie. Ou ils peuvent vous envoyer une note disant qu’ils peuvent prouver que votre père fraude les impôts. Ou ils peuvent menacer de faire renvoyer votre père de son travail. Tout ce que vous avez à faire, dit l’email, est de leur écrire un rapport chaque semaine, sinon votre père perdra son job. Alors vous le faites. Vous dénoncez vos amis, et même s’ils essaient de rendre les réunions plus discrètes, vous continuez à les dénoncer pour protéger votre père.

2) Disons que cette première étape a eu lieu. Le pays est devenu un endroit malsain maintenant. Vraiment malsain. Bientôt, un mouvement émerge du type Occupy, à l’exception qu’il est beaucoup plus grand cette fois. Les gens sont vraiment sérieux, et ils disent qu’ils veulent un gouvernement sans ce type de pouvoir. Je suppose que les gens sont en train de réaliser que c’est quelque chose de sérieux. Vous voyez aux nouvelles que l’on tire du gaz lacrymogène. Vos amis vous appellent, frénétiques. Ils tirent sur les gens. Oh mon dieu, vous n’avez jamais signé pour ça. Vous vous dites, merde. Mon père perdra peut-être son boulot mais je ne serai pas responsable pour un mort quelconque. Ça va trop loin. Vous arrêtez d’envoyer vos rapports. Vous arrêtez d’aller aux réunions. Vous restez à la maison, et vous essayez de ne plus regarder les nouvelles. Trois jours plus tard, la police est à votre porte et vous arrête. Elle confisque votre ordinateur et vos téléphones, et elle vous tabasse un peu. Personne ne peut vous aider et on vous regarde en restant tranquillement assis. Ils savent que s’ils disent quoi que ce soit, ils seront les prochains. C’est arrivé dans le pays où je vivais. Ce n’est pas une blague.

3) Difficile de dire depuis combien de temps vous êtes ici. Ce que vous avez vu était horrible. La plupart du temps, vous n’avez entendu que des cris. Des gens qui suppliaient qu’on les tuent. Des bruits que vous n’aviez jamais entendus avant. Vous, vous avez été chanceux. On vous donné quelques coups de pieds chaque jour quand ils vous ont balancé la nourriture moisie, mais personne ne vous a traumatisé. Personne n’a usé de violence sexuelle à votre égard, pour autant que vous vous en souveniez. Il y a bien eu quelques fois où ils vous ont donné des pilules et vous ne pourriez pas être certain de ce qu’il s’est passé ensuite. Pour être honnête, les pilules étaient parfois le meilleur moment de votre journée, parce qu’au moins vous ne sentiez plus rien. Vous avez des cicatrices qui témoignent de la manière dont vous avez été traité. Vous apprenez en prison que la torture est devenue monnaie courante. Mais quiconque transfère des vidéos ou des photos de cette torture sera qualifié de taupe. Agir comme tel est considéré comme une menace envers la sécurité nationale. Bientôt, une entaille à votre jambe devient particulièrement inquiétante. Vous pensez qu’elle est infectée. Il n’y avait pas de médecin dans la prison, et elle était surpeuplée, qui sait ce qui a pu entrer dans cette blessure. Vous allez chez le médecin, mais il refuse de vous recevoir. Il sait que s’il le fait, le gouvernement peut voir dans les données qu’il vous a soigné. Rien que le fait que vous ayez appelé à son bureau lui vaut une visite de la police locale.

Vous décidez de rentrer à la maison et de voir vos parents. Peut-être peuvent-ils vous aider. L’état de cette jambe s’aggrave. Vous vous rendez à leur domicile. Ils ne sont pas à la maison. Vous ne pouvez pas les joindre, quel que soit le mal que vous vous donniez. Un voisin vous prend à parti, et vous informe rapidement qu’ils ont été arrêtés trois semaines auparavant et qu’on ne les a pas vus depuis. Vous vous rappelez vaguement leur avoir dit au téléphone que vous alliez vous rendre à cette manifestation. Même votre petit frère n’est pas là.

4) Est-ce vraiment en train de se passer ? Vous regardez les nouvelles. Les résultats sportifs. L’actualité des célébrités. Tout se passe comme s’il n’y avait pas de problème. Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Un étranger se moque de vous alors que vous lisez le journal. Vous perdez votre sang froid. Vous lui criez « vas te faire foutre mec, qu’est-ce qui te fait marrer, tu vois pas que j’ai une putain de blessure à la jambe ? »

« Désolé » répond-il. « Je ne savais juste pas qu’il y avait encore des gens pour lire les journaux. » Il n’y a plus de vrai journaliste depuis des mois. Ils sont tous en prison.

Tout le monde autour de vous est effrayé. Ils ne peuvent parler à personne d’autre car ils ne savent pas qui envoient des rapports au gouvernement. Merde, après tout, VOUS avez envoyé des rapports au gouvernement. Peut-être qu’ils veulent juste que leurs enfants aillent à l’école. Peut-être qu’ils veulent juste garder leur boulot. Peut-être qu’ils sont malades et qu’ils veulent être capable d’aller chez le médecin. C’est toujours une simple raison. Les bonnes personnes font des toujours des mauvaises choses pour de simples raisons.

Vous voulez protester. Vous voulez retrouver votre famille. Vous avez besoin d’aide pour votre jambe. Tout cela est bien au delà de tout ce que vous auriez voulu. Tout a commencé parce que vous vouliez juste que les animaux reçoivent un traitement adéquat dans les fermes. Maintenant, vous êtes fondamentalement considéré comme un terroriste, et tout le monde autour de vous vous dénonce. Vous ne pouvez définitivement plus utiliser un téléphone ou un mail. Vous ne pouvez plus trouver de travail. Vous ne pouvez même plus avoir confiance aux gens que vous croisez. A chaque coin de rue, il y a des gens armés. Ils sont aussi terrifiés que vous ne l’êtes. Ils ne veulent juste pas perdre leur boulot. Ils ne veulent pas être désignés comme traîtres.

Tout cela s’est produit dans le pays où je vivais.

Vous voulez savoir comment les révolutions arrivent ? Parce que petit à petit, de petites choses deviennent de pire en pire. Mais ce qu’il se passe là est quelque chose de gros.C’est l’ingrédient clé. Il leur permet de savoir tout ce dont ils ont besoin pour accomplir ce qui est décrit plus haut. Le fait qu’ils sont en train de le faire est la preuve qu’ils sont le type de personnes qui utiliseront ces informations de la manière dont je l’ai décrite. Dans le pays où je vis, ils ont aussi annoncé que ce serait pour la sécurité de la population. Pareil en Russie soviétique. Pareil en Allemagne de l’Est. En fait, c’est toujours l’excuse utilisée pour surveiller tout le monde. Mais cela n’a jamais été UNE SEULE FOIS prouvé être une réalité.

Peut-être qu’Obama ne le fera pas. Peut-être que le prochain type ne le fera pas, ni même celui d’après. Peut-être que cette histoire ne vous concerne pas vous. Peut-être que cela se passera dans 10 ou 20 ans, quand une grosse guerre arrivera, ou une autre grosse attaque. Peut-être qu’il s’agit de votre fille ou de votre fils. Nous ne le savons simplement pas encore. Mais ce que nous savons c’est qu’en ce moment même, nous avons le choix. Sommes-nous d’accord avec cela, ou pas ? Voulons-nous que ce pouvoir existe, ou pas ?

Vous savez pour moi, ce qui me chagrine est que j’ai grandi dans une école où j’ai fait Serment d’Allégeance [NDT : aux États-Unis d’Amérique].On m’y a enseigné que les États-Unis signifiaient « liberté et justice pour tous ». Vous grandissez,vous apprenez que dans ce pays on définit cette phrase à partir de la Constitution. C’est ce qui nous dit ce qu’est la liberté et ce qu’est la justice. Et bien, le gouvernement vient de violer ce cet idéal. Donc s’ils ne font plus pour la liberté et la justice, pour quoi est-ce qu’ils le font ? La sécurité ?

Posez-vous cette question. Dans l’histoire que j’ai relatée plus haut, qui que ce soit a-t-il l’air en sécurité ?

Je n’ai pas inventé tout cela. Ces choses sont arrivées à des gens que je connais. Nous pensions que ça ne pouvait pas se produire en Amérique. Mais devinez quoi ? Cela vient de commencer.

Je suis véritablement attristé quand des gens disent « Je n’ai rien à cacher. Qu’ils lisent tout. » Les gens qui disent cela n’ont aucune idée de ce qu’ils permettent de placer au-dessus de leur tête. Ils sont naïfs, et nous devons écouter les personnes des autres pays qui nous disent clairement que c’est un terrible, terrible signe et qu’il est temps de se lever et de dire non.