Non monsieur, nous les belges on sortira en dernier, comme ça on voit qui vous tabassez

[Témoignage de Camille, doctorante en sciences sociales, sur son arrestation de mardi avec le collectif des afghans en lutte pour la prise en compte de la situation dans leur pays. Avec celui de Grégory, il vient compléter le témoignage de Selma, avocate des afghans. Plus de contenu sur la page du collectif afghan et celle du comité de soutien]

J’étais à l’université, comme tous les jours de la semaine. Je gardais mon téléphone près de moi parce que j’avais reçu un message pendant le weekend qui stipulait des risques d’expulsion. Je reçois donc le message « expulsion, besoin de soutien ». Je prends mon vélo, je pédale jusque rue du trône, il n’y a déjà plus rien à faire : l’entrée du bâtiment a été remplacée par un mur de combis et de policiers. Je reconnais quelques têtes (abasourdies) sur le trottoir d’en face et on me dit, que, ne sachant où aller, les afghans manifestent à art-loi. La revendication de la manifestation est simple : « après avoir expulsé ce bâtiment, que proposez-vous pour reloger 200 personnes ? ».

 On se lève tous, mais c’était déjà trop tard, on est encerclé, il y a autant de policiers autour de nous que de manifestants.

On se lève tous, mais c’était déjà trop tard, on est encerclé, il y a autant de policiers autour de nous que de manifestants.

Une fois arrivée à la petite ceinture, je vois cent-cinquante personnes en sit-in. Je m’assieds au sol et je chante avec le groupe « We want justice », « Afghanistan is niet veilig ». Le commissaire arrive au centre du groupe, il essaye d’arrêter le porte-parole, alors qu’il n’y a aucune violence. L’avocate et des membres du comité de soutien s’interposent, on voit la haine s’inscrire sur le visage du commissaire, je sens que ça va mal tourner.

Les policiers avancent en courant sur les côtés, on commence à se faire encercler. A ce moment là, l’avocate nous conseille de nous lever et de partir, de ne pas opposer de résistance. On se lève tous, mais c’était déjà trop tard, on est encerclé, il y a autant de policiers autour de nous que de manifestants. J’échange des regards avec la dizaine de belges présents, « qu’est ce qu’on peut faire ? », « rester les derniers ». On doit être 200 à ce moment là, les soutiens arrivaient au compte goutte, il faut dire que le message était parti il y a moins d’une heure.

 Je suis écrasée contre boucliers des policiers, un enfant se fait marcher dessus par les policiers, les poussettes sont écrasées par ce cercle toujours plus oppressant.

Je suis écrasée contre boucliers des policiers, un enfant se fait marcher dessus par les policiers, les poussettes sont écrasées par ce cercle toujours plus oppressant.

La panique commence à s’emparer des gens, une femme hurle, elle ne trouve plus son enfant, le cercle se referme de plus en plus, jusqu’à nous compresser les uns contre les autres. Je suis écrasée contre boucliers des policiers, un enfant se fait marcher dessus par les policiers, les poussettes sont écrasées par ce cercle toujours plus oppressant. On essaie de rester bien soudé, on se tient par les bras pour tenter de créer un noyau dur et peut être d’avancer un peu, mais on n’y arrive pas, les matraques se lèvent et s’abattent sur Ali.

Les matraques se lèvent et s’abattent sur Ali.

Les matraques se lèvent et s’abattent sur Ali.

Maintenant il est au sol, dans une flaque de sang, et il faut du temps pour convaincre les policiers d’appeler une ambulance. Pendant ce temps là, on a réussi à passer les petits par-dessus les cordons policiers, on s’est pris des gaz lacrymogènes (principalement ceux qui ont vu la figure du policier qui a frappé Ali) et une flaque de 50 cm² de sang sur le trottoir devient la matérialisation de la honte que je porte à mon pays.

une flaque de 50 cm² de sang sur le trottoir devient la matérialisation de la honte que je porte à mon pays

une flaque de 50 cm² de sang sur le trottoir devient la matérialisation de la honte que je porte à mon pays

Tout se passe très vite, les combis sont derrière, on sera tous arrêtés. Moi, je me dis qu’il faut que je quitte ce cercle le plus tard possible, pour la simple raison que sans papier c’est sans droit dans notre systèmes de répression (des mouvements sociaux), et qu’avec ma carte d’identité magnétique, on m’a offert l’illusion d’avoir le droit de voir, le droit de parler, le droit de témoigner et de revendiquer le respect des droits fondamentaux, face aux forces de l’ordre, mais aussi face à toute la politique migratoire et toute la politique (anti)sociale de notre pays. Le fait d’avoir cette carte d’identité, la nationalité belge, fait de moi un objecteur de conscience, un témoin privilégié de la violence engagée contre ces personnes, et je dois rester le plus longtemps possible dans ce cercle. La violence ne s’arrête pas aux coups, elle est ancrée dans les comportements, le commissaire se place au milieu du cercle, et crie en anglais que les manifestants peuvent remercie X, un réfugié politique qui a été régularisé il y a quelques années et qui offre son soutien au mouvement « You can say thank you fo X, it is no risk for him, but it’s very dangerous for you, you haven’t any visa or ID ». Quoi de plus beau de voir la police semer la zizanie au sein même de la solidarité qui unit les défendeurs de la cause.

« Alors mademoiselle vous sortez ? » « Non monsieur, nous les belges on sortira en dernier, comme ça on voit qui vous tabassez », c’est mal passé comme commentaire, une main m’agrippe les cheveux et me fait sortir en 5 secondes de ce cercle, ça s’appelle se faire traîner à terre. Ensuite, les colsons, et direction les combis, je vois une bonne partie des manifestants qui sont en file par terre, les mains attachées dans le dos. Puis, on me dépose à côté de l’avocate des afghans, dans les premières arrêtées, les mains aussi attachées que les autres et on nous met dans le bus.

Dans le bus, ce sont des regards tristes des « merci madame Selma », « merci mademoiselle pour nous soutenir », mais aussi des « au revoir, pour moi ce sera la deuxième fois en centre fermé, on ne me reverra plus ». Les vitres sont teintées, on ne peut pas voir dehors, on ne sait pas où on nous amène, il fait une chaleur étouffante, c’était une belle journée pour se faire arrêter. Ce bus me donne l’impression d’animaux qu’on enverrait à l’abattoir, voir d’un scénario similaire aux atrocités commises dans tous les génocides. On arrive aux casernes, les femmes et les hommes sont séparés, on nous place en cellule sans nous enlever les liens qui nous tiennent les poignés dans le dos. Ils sont parfois si serrés pour certaines d’entre nous que le sang ne passe plus, dans tous les cas, nos poignets sont rouges et certaines ont des traces de coup sur les bras. Et dire qu’on était pacifistes…

On a chanté, on a crié, on a parlé, on s’est tues… On n’a pas reçu d’eau, ni quoi que ce soit d’ailleurs.

Ils ont relâchés les belges à 19h, on a crié en passant devant les cellules de hommes « What do we want ? We want justice ». « Si tu ne te tais pas, tu y retournes directement ».  On n’avait des proches qui nous attendaient devant les casernes, mais il ne fallait pas donner de joie à ceux qui criaient pour notre liberté dehors, et on a du remonter dans le bus, et ils nous ont déposé en ville. Il pleuvait des torrents, encore une belle journée qui prend fin.

Les afghans commençaient à sortir ce matin, l’office des étrangers a été saisi, le combat continue…

Publicités

2 Réponses to “Non monsieur, nous les belges on sortira en dernier, comme ça on voit qui vous tabassez”

  1. Benjamin Says:

    Il est temps de publier le nom de celui ou celle qui donne les ordres à l’escouade qui est venue vous taper dessus. Quel-le bourgmestre? On est amnésiques. Dans quelques années on votera pour sa jolie bouille sur les affiches, alors que le sang sur le bitume aura été nettoyé depuis longtemps de nos mémoires. Il faut personnaliser l’ennemi. Ce sont des élu-es qui décident, les flics n’en sont que l’extension.
    De même : on sait (si on a la chance d’avoir eu des échanges en off avec des officiers) comment se fait le recrutement, et les vieux flics qui prennent une retraite anticipée parce qu’ils n’arrivent pas à gérer les petites frappes qui sont sous leurs ordres. Qui décide de ce recrutement? Qui engage ces psys de 22 ans à leur sortie de l’ULB avec 10/20 de moyenne? Des noms.

    • Arak Says:

      Tout ça est connu : http://www.youtube.com/watch?v=U0bj4d3wI9E ; il est soutenu par sa hiérarchie.
      Le bourgmestre de Bruxelles est connu aussi. Il répond au conseil communal que les afghans se servent des femmes et des enfants comme bouclier. Le docu en lien montre bien comment est présenté la chose « difficile de trouver un juste milieu ».
      Bien sûr on a une stratégie, mais personnaliser ne me semble pas être une bonne tactique. Nous parlons d’une société qui autorise ce type de personnes à des postes de ce type. Attaquer un individu est insuffisant, il faut attaquer une des fonctionnements institutionnels.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :