Celui qui s’est fait fracassé le crâne, comment il va ?

[Témoignage de Grégory, assistant social, qui est resté avec les « non arrêtés » après l’arrestation des afghans et de leur soutien, qui vient compléter les témoignages de Selma et de Camille Plus de contenu sur la page du collectif afghan]

Le flic en civil nous attend à la sortie de l’occupation rue du trône où nous avons dormi, des militants et moi avec les afghans. Il a des couques en main « on est rentré il y a une demi-heure, mais vous dormiez tous, alors on ne voulait pas déranger … Il y a quelque chose de prévu aujourd’hui ? » Comme toujours, on ne répond rien. Nous accompagnons le cortège de manifestants jusqu’au parlement fédéral. Une fois devant, je quitte les manifestants pour rejoindre les associations qui vont interpeller le CGRA et l’office des étrangers au sein du parlement. L’audience est interminable, les questions très générales, le dispositif classique d’un débat dont on ne veut pas traiter du fond. Je sors avant même que les questions soient terminées. En sortant, je reçois l’appel d’une amie paniquée : « calme toi, vous êtes où ? – A arts-loi ». J’y fonce. Derrière un mur de combis, une centaine de personnes assises, les mains dans le dos. De l’autre côté de la rue, les femmes et les enfants invectivent la police, alors que les belges sont paniqués. L’une des porte-paroles afghane exprime sa rage « ils ont marché sur mon enfant ». Je la prends dans mes bras. Elle me désigne le commissaire de police, « il m’a dit que la prochaine fois, je vais mourir ». Mais ce n’est pas la peur qui fait trembler sa voix : c’est la colère.

A mes pieds, une flaque du sang. La communauté sikhe la pointe du doigt en m’interpellant par le nom qu’elle m’a donnée « What is this, Jot Singh ? » Je ne sais pas quoi répondre. « I don’t know. Madness. And shame, surely shame. ». La honte, le sentiment qui me poursuivra toute cette journée, au son des pales de l’hélicoptère dont l’ombre engloutira les poussettes jusqu’à la tombée de la nuit. Nous regardons impuissants les bus de la police s’arrêter devant nous, les policiers nous narguer d’un air méprisant. Le flic aux croissants est bien loin des chiens de guerres qui nous dépècent du regard. Quasiment tous les hommes afghans ont été arrêtés : c’est un cortège de femmes et d’enfants que nous accompagnons vers un endroit proche, le parc entre Trône et Luxembourg. Je me tais en respirant pour ne pas pleurer devant eux : j’ai déjà suffisamment honte comme ça. Le trajet se fait dans un silence de mort. Dans le parc, des personnes arrivent de partout pour exprimer leur soutien. Presque plus personne n’a de batteries. Je me repasse les questionnements du parlement sur la situation afghane, les interrogations sur les retours volontaires, les insistances sur la nécessité des déportations. Je me dis que tout ça est délirant. Puisque je coordonne parfois le soutien médical, plusieurs afghans viennent me voir, « celui qui s’est fait fracassé le crâne, comment il va ? » Je réponds qu’il est à l’hôpital, qu’il est accompagné. Je me dis qu’ils ne peuvent pas déporter des gens arrêté pendant un débat parlementaire sur leur condition. Mais un doute m’étrangle la gorge. Un doute dont je me dis qu’il ne devrait même pas pouvoir être esquissé dans un Etat de droit.

Nous attendons plusieurs heures, nous demandons ce que vont devenir les détenus. Certains partent en ville, à la recherche d’abris où mettre les familles. Les afghans se demandent ce qu’il va être fait de leurs affaires. Une dame diabétique vient me trouver, scandant qu’elle n’a pas pu récupérer son insuline. Je regarde tous ces visages qui m’ont conté leur histoire. Je ne vois ni peur, ni misérabilisme. Je vois de la colère, de l’inquiétude et de la dignité : de la volonté d’être en vie. Les enfants jouent alors que les adultes regardent le vide. Je me sens sale d’être un citoyen belge. Je n’ose pas croiser les regards. Je sais pertinemment bien que ce n’est pas de ma faute personnelle. Mais j’ai conscience de ma position dans la structure du pouvoir dans lequel nous sommes tous pris. Et je leur suis reconnaissant de ne pas me mépriser. Chaque jour passé avec eux est une leçon de morale, de politique et de courage. Car je retrouve en eux non pas la force d’anonymes afghans telles qu’on les représente dans les médias, mais tout d’une société civile en train de se faire sous mes yeux, avec moi, et qui se fait de manière propre à leur situation dans cette ville. Inquiet, j’attends un signe de ce que nous allons faire. Durant des heures.

La nuit tombe sous une pluie torrentielle. Nous déplaçons les gens par petits groupes, en voiture ou en bus, vers un bâtiment abandonné, que l’une d’entre nous a repéré au dépend de son sommeil lors des nuits précédentes. Alors que les familles s’installent, inquiets pour les leurs enfermés au loin, nous négocions avec la police et le bourgmestre le droit de rester pour la nuit. Les belges sont relâchés et nous rejoignent. Les afghans nous demandent ce qu’il va se passer pour les autres. « We don’t know ». Les discussions sont brèves, les regards morts. J’ai cette sale impression d’être ramené au siècle passé. J’attends à une amie qui a passé les semaines à gérer du mieux qu’elle peut, avec une efficacité qu’on ne pourra jamais assez lui rendre. Je lui envoie un message « il y a une place pour toi dans la pièce de gauche au rez-de-chaussée ». Elle répond « non, devant la porte ». Les familles se sont installées aux étages. Quand elle revient, on installe les couvertures devant la porte d’entrée. Je me souviendrai toujours de ce vert. De ma manière de compter le nombre de portières qui se referment dès qu’une voiture s’arrête dans la rue car  les flics sont toujours au moins deux. De ne pas savoir m’endormir malgré la fatigue des jours précédents. J’ai l’impression d’être en 40. Je pense au retrait des forces armées suite à l’échec masqué de leur intervention, à la montée des talibans, à ces filles brillantes qui réclament une éducation, à ces visages amis que je crains de ne plus revoir. Les yeux rivés sur le vert écaillé de la porte d’entrée, une phrase me tourne en tête en boucle « C’est du délire».

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