Archive for octobre 2013

Celui qui s’est fait fracassé le crâne, comment il va ?

28/10/2013

[Témoignage de Grégory, assistant social, qui est resté avec les « non arrêtés » après l’arrestation des afghans et de leur soutien, qui vient compléter les témoignages de Selma et de Camille Plus de contenu sur la page du collectif afghan]

Le flic en civil nous attend à la sortie de l’occupation rue du trône où nous avons dormi, des militants et moi avec les afghans. Il a des couques en main « on est rentré il y a une demi-heure, mais vous dormiez tous, alors on ne voulait pas déranger … Il y a quelque chose de prévu aujourd’hui ? » Comme toujours, on ne répond rien. Nous accompagnons le cortège de manifestants jusqu’au parlement fédéral. Une fois devant, je quitte les manifestants pour rejoindre les associations qui vont interpeller le CGRA et l’office des étrangers au sein du parlement. L’audience est interminable, les questions très générales, le dispositif classique d’un débat dont on ne veut pas traiter du fond. Je sors avant même que les questions soient terminées. En sortant, je reçois l’appel d’une amie paniquée : « calme toi, vous êtes où ? – A arts-loi ». J’y fonce. Derrière un mur de combis, une centaine de personnes assises, les mains dans le dos. De l’autre côté de la rue, les femmes et les enfants invectivent la police, alors que les belges sont paniqués. L’une des porte-paroles afghane exprime sa rage « ils ont marché sur mon enfant ». Je la prends dans mes bras. Elle me désigne le commissaire de police, « il m’a dit que la prochaine fois, je vais mourir ». Mais ce n’est pas la peur qui fait trembler sa voix : c’est la colère.

A mes pieds, une flaque du sang. La communauté sikhe la pointe du doigt en m’interpellant par le nom qu’elle m’a donnée « What is this, Jot Singh ? » Je ne sais pas quoi répondre. « I don’t know. Madness. And shame, surely shame. ». La honte, le sentiment qui me poursuivra toute cette journée, au son des pales de l’hélicoptère dont l’ombre engloutira les poussettes jusqu’à la tombée de la nuit. Nous regardons impuissants les bus de la police s’arrêter devant nous, les policiers nous narguer d’un air méprisant. Le flic aux croissants est bien loin des chiens de guerres qui nous dépècent du regard. Quasiment tous les hommes afghans ont été arrêtés : c’est un cortège de femmes et d’enfants que nous accompagnons vers un endroit proche, le parc entre Trône et Luxembourg. Je me tais en respirant pour ne pas pleurer devant eux : j’ai déjà suffisamment honte comme ça. Le trajet se fait dans un silence de mort. Dans le parc, des personnes arrivent de partout pour exprimer leur soutien. Presque plus personne n’a de batteries. Je me repasse les questionnements du parlement sur la situation afghane, les interrogations sur les retours volontaires, les insistances sur la nécessité des déportations. Je me dis que tout ça est délirant. Puisque je coordonne parfois le soutien médical, plusieurs afghans viennent me voir, « celui qui s’est fait fracassé le crâne, comment il va ? » Je réponds qu’il est à l’hôpital, qu’il est accompagné. Je me dis qu’ils ne peuvent pas déporter des gens arrêté pendant un débat parlementaire sur leur condition. Mais un doute m’étrangle la gorge. Un doute dont je me dis qu’il ne devrait même pas pouvoir être esquissé dans un Etat de droit.

Nous attendons plusieurs heures, nous demandons ce que vont devenir les détenus. Certains partent en ville, à la recherche d’abris où mettre les familles. Les afghans se demandent ce qu’il va être fait de leurs affaires. Une dame diabétique vient me trouver, scandant qu’elle n’a pas pu récupérer son insuline. Je regarde tous ces visages qui m’ont conté leur histoire. Je ne vois ni peur, ni misérabilisme. Je vois de la colère, de l’inquiétude et de la dignité : de la volonté d’être en vie. Les enfants jouent alors que les adultes regardent le vide. Je me sens sale d’être un citoyen belge. Je n’ose pas croiser les regards. Je sais pertinemment bien que ce n’est pas de ma faute personnelle. Mais j’ai conscience de ma position dans la structure du pouvoir dans lequel nous sommes tous pris. Et je leur suis reconnaissant de ne pas me mépriser. Chaque jour passé avec eux est une leçon de morale, de politique et de courage. Car je retrouve en eux non pas la force d’anonymes afghans telles qu’on les représente dans les médias, mais tout d’une société civile en train de se faire sous mes yeux, avec moi, et qui se fait de manière propre à leur situation dans cette ville. Inquiet, j’attends un signe de ce que nous allons faire. Durant des heures.

La nuit tombe sous une pluie torrentielle. Nous déplaçons les gens par petits groupes, en voiture ou en bus, vers un bâtiment abandonné, que l’une d’entre nous a repéré au dépend de son sommeil lors des nuits précédentes. Alors que les familles s’installent, inquiets pour les leurs enfermés au loin, nous négocions avec la police et le bourgmestre le droit de rester pour la nuit. Les belges sont relâchés et nous rejoignent. Les afghans nous demandent ce qu’il va se passer pour les autres. « We don’t know ». Les discussions sont brèves, les regards morts. J’ai cette sale impression d’être ramené au siècle passé. J’attends à une amie qui a passé les semaines à gérer du mieux qu’elle peut, avec une efficacité qu’on ne pourra jamais assez lui rendre. Je lui envoie un message « il y a une place pour toi dans la pièce de gauche au rez-de-chaussée ». Elle répond « non, devant la porte ». Les familles se sont installées aux étages. Quand elle revient, on installe les couvertures devant la porte d’entrée. Je me souviendrai toujours de ce vert. De ma manière de compter le nombre de portières qui se referment dès qu’une voiture s’arrête dans la rue car  les flics sont toujours au moins deux. De ne pas savoir m’endormir malgré la fatigue des jours précédents. J’ai l’impression d’être en 40. Je pense au retrait des forces armées suite à l’échec masqué de leur intervention, à la montée des talibans, à ces filles brillantes qui réclament une éducation, à ces visages amis que je crains de ne plus revoir. Les yeux rivés sur le vert écaillé de la porte d’entrée, une phrase me tourne en tête en boucle « C’est du délire».

Non monsieur, nous les belges on sortira en dernier, comme ça on voit qui vous tabassez

28/10/2013

[Témoignage de Camille, doctorante en sciences sociales, sur son arrestation de mardi avec le collectif des afghans en lutte pour la prise en compte de la situation dans leur pays. Avec celui de Grégory, il vient compléter le témoignage de Selma, avocate des afghans. Plus de contenu sur la page du collectif afghan et celle du comité de soutien]

J’étais à l’université, comme tous les jours de la semaine. Je gardais mon téléphone près de moi parce que j’avais reçu un message pendant le weekend qui stipulait des risques d’expulsion. Je reçois donc le message « expulsion, besoin de soutien ». Je prends mon vélo, je pédale jusque rue du trône, il n’y a déjà plus rien à faire : l’entrée du bâtiment a été remplacée par un mur de combis et de policiers. Je reconnais quelques têtes (abasourdies) sur le trottoir d’en face et on me dit, que, ne sachant où aller, les afghans manifestent à art-loi. La revendication de la manifestation est simple : « après avoir expulsé ce bâtiment, que proposez-vous pour reloger 200 personnes ? ».

 On se lève tous, mais c’était déjà trop tard, on est encerclé, il y a autant de policiers autour de nous que de manifestants.

On se lève tous, mais c’était déjà trop tard, on est encerclé, il y a autant de policiers autour de nous que de manifestants.

Une fois arrivée à la petite ceinture, je vois cent-cinquante personnes en sit-in. Je m’assieds au sol et je chante avec le groupe « We want justice », « Afghanistan is niet veilig ». Le commissaire arrive au centre du groupe, il essaye d’arrêter le porte-parole, alors qu’il n’y a aucune violence. L’avocate et des membres du comité de soutien s’interposent, on voit la haine s’inscrire sur le visage du commissaire, je sens que ça va mal tourner.

Les policiers avancent en courant sur les côtés, on commence à se faire encercler. A ce moment là, l’avocate nous conseille de nous lever et de partir, de ne pas opposer de résistance. On se lève tous, mais c’était déjà trop tard, on est encerclé, il y a autant de policiers autour de nous que de manifestants. J’échange des regards avec la dizaine de belges présents, « qu’est ce qu’on peut faire ? », « rester les derniers ». On doit être 200 à ce moment là, les soutiens arrivaient au compte goutte, il faut dire que le message était parti il y a moins d’une heure.

 Je suis écrasée contre boucliers des policiers, un enfant se fait marcher dessus par les policiers, les poussettes sont écrasées par ce cercle toujours plus oppressant.

Je suis écrasée contre boucliers des policiers, un enfant se fait marcher dessus par les policiers, les poussettes sont écrasées par ce cercle toujours plus oppressant.

La panique commence à s’emparer des gens, une femme hurle, elle ne trouve plus son enfant, le cercle se referme de plus en plus, jusqu’à nous compresser les uns contre les autres. Je suis écrasée contre boucliers des policiers, un enfant se fait marcher dessus par les policiers, les poussettes sont écrasées par ce cercle toujours plus oppressant. On essaie de rester bien soudé, on se tient par les bras pour tenter de créer un noyau dur et peut être d’avancer un peu, mais on n’y arrive pas, les matraques se lèvent et s’abattent sur Ali.

Les matraques se lèvent et s’abattent sur Ali.

Les matraques se lèvent et s’abattent sur Ali.

Maintenant il est au sol, dans une flaque de sang, et il faut du temps pour convaincre les policiers d’appeler une ambulance. Pendant ce temps là, on a réussi à passer les petits par-dessus les cordons policiers, on s’est pris des gaz lacrymogènes (principalement ceux qui ont vu la figure du policier qui a frappé Ali) et une flaque de 50 cm² de sang sur le trottoir devient la matérialisation de la honte que je porte à mon pays.

une flaque de 50 cm² de sang sur le trottoir devient la matérialisation de la honte que je porte à mon pays

une flaque de 50 cm² de sang sur le trottoir devient la matérialisation de la honte que je porte à mon pays

Tout se passe très vite, les combis sont derrière, on sera tous arrêtés. Moi, je me dis qu’il faut que je quitte ce cercle le plus tard possible, pour la simple raison que sans papier c’est sans droit dans notre systèmes de répression (des mouvements sociaux), et qu’avec ma carte d’identité magnétique, on m’a offert l’illusion d’avoir le droit de voir, le droit de parler, le droit de témoigner et de revendiquer le respect des droits fondamentaux, face aux forces de l’ordre, mais aussi face à toute la politique migratoire et toute la politique (anti)sociale de notre pays. Le fait d’avoir cette carte d’identité, la nationalité belge, fait de moi un objecteur de conscience, un témoin privilégié de la violence engagée contre ces personnes, et je dois rester le plus longtemps possible dans ce cercle. La violence ne s’arrête pas aux coups, elle est ancrée dans les comportements, le commissaire se place au milieu du cercle, et crie en anglais que les manifestants peuvent remercie X, un réfugié politique qui a été régularisé il y a quelques années et qui offre son soutien au mouvement « You can say thank you fo X, it is no risk for him, but it’s very dangerous for you, you haven’t any visa or ID ». Quoi de plus beau de voir la police semer la zizanie au sein même de la solidarité qui unit les défendeurs de la cause.

« Alors mademoiselle vous sortez ? » « Non monsieur, nous les belges on sortira en dernier, comme ça on voit qui vous tabassez », c’est mal passé comme commentaire, une main m’agrippe les cheveux et me fait sortir en 5 secondes de ce cercle, ça s’appelle se faire traîner à terre. Ensuite, les colsons, et direction les combis, je vois une bonne partie des manifestants qui sont en file par terre, les mains attachées dans le dos. Puis, on me dépose à côté de l’avocate des afghans, dans les premières arrêtées, les mains aussi attachées que les autres et on nous met dans le bus.

Dans le bus, ce sont des regards tristes des « merci madame Selma », « merci mademoiselle pour nous soutenir », mais aussi des « au revoir, pour moi ce sera la deuxième fois en centre fermé, on ne me reverra plus ». Les vitres sont teintées, on ne peut pas voir dehors, on ne sait pas où on nous amène, il fait une chaleur étouffante, c’était une belle journée pour se faire arrêter. Ce bus me donne l’impression d’animaux qu’on enverrait à l’abattoir, voir d’un scénario similaire aux atrocités commises dans tous les génocides. On arrive aux casernes, les femmes et les hommes sont séparés, on nous place en cellule sans nous enlever les liens qui nous tiennent les poignés dans le dos. Ils sont parfois si serrés pour certaines d’entre nous que le sang ne passe plus, dans tous les cas, nos poignets sont rouges et certaines ont des traces de coup sur les bras. Et dire qu’on était pacifistes…

On a chanté, on a crié, on a parlé, on s’est tues… On n’a pas reçu d’eau, ni quoi que ce soit d’ailleurs.

Ils ont relâchés les belges à 19h, on a crié en passant devant les cellules de hommes « What do we want ? We want justice ». « Si tu ne te tais pas, tu y retournes directement ».  On n’avait des proches qui nous attendaient devant les casernes, mais il ne fallait pas donner de joie à ceux qui criaient pour notre liberté dehors, et on a du remonter dans le bus, et ils nous ont déposé en ville. Il pleuvait des torrents, encore une belle journée qui prend fin.

Les afghans commençaient à sortir ce matin, l’office des étrangers a été saisi, le combat continue…

Arrêtez moi l’avocate en rouge

28/10/2013

[Témoignage de Selma sur l’arrestation du 22 octobre 2013, soutenant le collectif des afghans en lutte à Bruxelles contre les décisions de refus d’asile par le Commissariat Général aux Réfugiés et Apatrides. Pour différents points de vue, celui d’une autre personne arrêtée, celui d’une personne non arrêtée. Plus de contenu sur la page du collectif afghan]

« Arrêtez-moi l’avocate en rouge »

Mon arrestation a peut-être déjà été commentée par d’autres, mais je tiens à en faire le récit. Non pas que j’imagine qu’elle soit plus importante que celles d’autres militant(e)s et que celles beaucoup plus lourdes de conséquences des Afghans. J’ai juste besoin de raconter une journée surprenante à plus d’un titre.

Je me suis rendue à 10 heures du matin au parlement fédéral où la commission intérieure se penchait sur le rapport du CGRA et la politique de retour. Je savais qu’il serait question d’Aref, ce jeune Afghan, mort après son retour « volontaire » en Afghanistan.

J’ai entendu le CGRA et l’Office des Etrangers décrire leurs missions respectives, sans aucun état d’âme et sans la moindre remise en question. Les représentants des ONG (Vluchtelingenwerk, CIRE et Ligue des droits de l’Homme) ont pourtant pointé des dysfonctionnements et des lacunes dans l’examen de la protection qui doit être réalisé avant d’envisager un retour volontaire ou non. Le CIRE a énuméré les hypothèses – nombreuses- dans lesquelles cet examen n’est pas réalisé avec la rigueur voulue et a rappelé une récente condamnation de la Belgique par la Cour européenne des droits de l’Homme.

Plusieurs parlementaires ont parlé du jeune Aref. Cela n’a pas semblé émouvoir les représentants des institutions ou du moins n’a pas conduit à un changement de position.

Je suis sortie un peu avant la fin, attristée par la teneur du débat. La manifestation des Afghans devant le Parlement, plus exactement à Madou où la police leur avait enjoint de rester, s’était déjà éloignée

Je m’apprêtais à retourner au bureau, vers 13h15, quand j’ai reçu un appel annonçant l’expulsion du bâtiment rue du Trône. Les quelques 200 Afghans étaient à Arts-Loi. Je les ai rejoints. Ils faisaient un sitting, ils venaient d’apprendre qu’il était inutile pour eux de retourner rue du Trône et ne savaient pas du tout où aller. Ils semblaient découragés et désorientés.

Le Commissaire de police leur a dit de partir, ils ont répondu non. Au bout d’une demi-heure, j’ai vu arriver des policiers avec des boucliers et des chiens sans muselière. J’ai dit aux Afghans qu’il valait mieux partir. Lorsqu’ils se sont levés pour partir, ils ont été encerclés par des policiers. Le cercle était très serré et les policiers faisaient sortir du cercle les femmes et les enfants, mais avec une brutalité totalement injustifiée. Tout le monde avait très peur mais n’opposait pas de résistance.

 Lorsqu’ils se sont levés pour partir, ils ont été encerclés par des policiers.

Lorsqu’ils se sont levés pour partir, ils ont été encerclés par des policiers.

Un policier a renversé une poussette avec un jeune enfant. Je n’arrêtais pas de répéter qu’il y avait des enfants, qu’il n’y avait aucune raison d’être violent.

Un policier a renversé une poussette avec un jeune enfant.

Un policier a renversé une poussette avec un jeune enfant.

J’ai vu un jeune homme blessé étendu par terre, il saignait à la tête. Il était agité et en état de choc. Je me suis agenouillée près de lui. J’ai demandé aux policiers s’ils avaient appelés les secours. Je parlais au jeune homme pour qu’il ne perde pas conscience. Je lui ai demandé de me dire son nom, il a répondu Ali. Un policier m’a tirée par la manche en disant « dégagez ». Son collègue lui a dit « laisse-la elle nous aide, elle le calme ».

Son collègue lui a dit « laisse-la elle nous aide, elle le calme ».

Son collègue lui a dit « laisse-la elle nous aide, elle le calme ».

J’ai entendu qu’on m’appelait pour me dire que Samir était arrêté, je suis encore restée près du jeune homme, me disant que je ne pouvais de toute façon rien faire.

J’ai vu Monsieur Joris Capenbergh  – que je connais – saisi par un policier, jeté au sol, alors qu’il était sur le trottoir et assistait médusé à la scène. Les policiers l’ont ensuite forcé à entrer dans le cercle. Il m’a appelé à l’aide, je me suis relevée et j’ai vu d’autres policiers projeter un Afghan par terre et le rouer de coups. Je suis intervenue très calmement en leur disant : La loi sur la fonction de police ne vous autorise pas à faire usage de violence. Il n’oppose pas de résistance. Vous ne pouvez pas le frapper.

Le commissaire m’a montré du doigt et je l’ai entendu distinctement  dire : Arrêtez-moi l’avocate en rouge.

Trois hommes sont venus vers moi, j’étais sur le trottoir, j’ai écarté les bras et je n’ai opposé aucune résistance. J’ai dit au policier qu’il me faisait mal et il a spontanément desserré mon bras. Il m’a attaché les bras dans le dos.

Trois hommes sont venus vers moi, j’étais sur le trottoir, j’ai écarté les bras et je n’ai opposé aucune résistance.

Trois hommes sont venus vers moi, j’étais sur le trottoir, j’ai écarté les bras et je n’ai opposé aucune résistance.

J’ai du aller m’asseoir dans la rue de la Loi à quelques pas du cabinet du premier Ministre où j’avais été reçue quelques jours avant. La situation était surréaliste.

Une policière est venue pour me surveiller. Elle a resserré mes attaches, sans raison, comme ca, juste pour faire mal. Et je dois dire c’est douloureux.

On m’a ensuite fait monter dans un bus, aux vitres teintées. Nous étions deux femmes et il n’y avait que des hommes. Les Afghans étaient atterrés de me voir là avec eux. Ils me disaient « merci madame » ou « on est désolé pour vous ». J’étais partagée entre un sentiment de solidarité avec ces hommes qui ne demandent que le droit de vivre en paix et d’impuissance. J’avais peur aussi et je me suis demandée qui irait chercher les enfants à l’école.

Le bus est parti. C’est un sentiment étrange d’être privé de liberté et emmener vers un endroit inconnu. J’avais peur. L’étudiante assise à coté de moi m’a dit qu’elle s’appelait Camille. On a chanté « Terre de détresse », j’ai pleuré.

Arrivés aux casernes d’Etterbeek, on nous a mis dans une grande cellule, où d’autres manifestantes nous ont rejointes. Nous sommes restées à six. Camille a réussi  à se détacher les mains. Elle a téléphoné à mon bureau où mes collègues m’ont dit que ma sœur irait chercher mes enfants et que le bâtonnier était prévenu. Une des manifestantes arrêtées avec moi a brulé mes attaches avec un briquet, j’avais enfin les mains libres et cela fait du bien.

Des journalistes m’ont téléphoné. J’ai pu raconter ce qui s’était passé.

On est venu nous chercher pour nous enregistrer, après une fouille de routine. Le policier à qui j’ai donné ma carte d’identité à juger utile de faire de l’humour. « Est-ce que vous êtes sure que vous êtes belge ? ». Je n’ai pas relevé. La policière qui m’accompagnait était visiblement gênée par la situation.

Un policier que je connais est venu me dire bonjour et me demander comment j’allais. Ce petit bout d’humanité était comme une bouffée d’oxygène.

On nous a conduit dans une autre cellule, sans sac, ni GSM, ni  montre, cette-fois-ci. C’est assez désorientant de perdre totalement la notion du temps.

Nous n’avons plus vu, ni entendu personne jusqu’à notre libération. Nous ne pouvions ni aller aux toilettes, ni boire un verre d’eau. Personne ne m’a parlé, ni donné les raisons de mon arrestation, ni dit à quelle heure on sortirait.

Nous avons été relaxées vers 18h30.

On nous a rendu nos affaires et nous avons du monter de nouveau dans un bus. J’ai téléphoné à mon collègue qui m’a dit que presque tous les avocats du cabinet étaient devant les casernes. J’ai demandé si nous pouvions sortir du bus, un policier m’a répondu que non. J’ai dit que si nous étions relaxées, il me semblait que cela signifiait que nous étions libres de nos mouvements et d’aller où bon nous semble.

Sur ce le policier est allé chercher son supérieur. Un homme brutal qui a crié que si je n’étais pas contente, il me recollait en cellule.

Le bus nous a amené, nous étions douze. Nous ne savions pas exactement vers où nous allions. Quelqu’un en plaisantant à dit Imaginez qu’ils nous conduisent à Charleroi.

Nous avons été véritablement remis en liberté avenue Louise, sous une pluie battante. Pourquoi cet endroit ? Je ne le saurai sans doute jamais.

Pourquoi ai-je été arrêtée ? Je ne le saurai sans doute jamais non plus.

Lors de l’arrestation, un afghan m’a demandé en anglais « Where is the law ? », un autre lui a répondu en me regardant « They arrested the law. » C’est à ce moment là que j’ai  pleuré.