Les leaders, l’Etat et les mouvements sociaux

 

-La vidéo n’est évidemment pas de moi

Il est temps qu’en Europe, on rende hommage à la vigueur et au courage des étudiants québecois, qui lutte aujourd’hui depuis trois mois. A partir de ce beau message philosophique, qui s’adresse  à « ceux qui nous ouvrent les possibles » aussi bien qu’il appelle au soutien de ceux qui formeront une « grande haie d’honneur ».

Je ne m’inquiéterai pas ici de débattre de mes désaccords avec certains arguments de ce message, il me semble bien plus essentiel de s’entendre avant tout sur les accords. Ainsi vous gagnez, je pense, la lutte symbolique. Ainsi, vous luttez contre la résignation : et la grande fête de mobilisation à laquelle vous avez appelé est – comme toujours – brisée par l’État. C’est parce que l’auteur du grand tonnerre s’adresse à « vous tous », et non « à vos leaders » que j’aimerais rendre hommage aux histoires invisibles qui forment votre quotidien, quel que soit votre degré d’engagement, hors des sphères de la représentation politique et médiatique.

Aussi déterminés et convaincus soient-ils aucun de vos représentant ne vous enlèvera le fait que vous êtes les acteurs de votre histoire. En m’inspirant de la critique du colonialisme, j’espère contribuer, à distance, à une lecture de cette histoire.

Le festival comme paradigme politique

Dans le chapitre « Ethnogenesis » de « The Art of Not Being Governed: An Anarchist History of Upland Southeast Asia », James C. Scott (2009) propose une interprétation du processus d’assimilation des groupes égalitaires dans des systèmes hiérarchiques. Ce processus peut être utile dans la lecture de l’institutionnalisation des mouvements sociaux. L’État présuppose un système de taxe, une concentration militaire et une homogénéisation de la production, le tout focalisé sur un territoire, disons, un espace. Aujourd’hui, cet espace peut être pensé non plus comme uniquement territorial, mais comme un espace social. Il n’existe plus, dans nos sociétés postindustrielles, de zones qui ne soient structurées par l’État, sous l’impulsion d’une économie globale. S’il existe des zones de non-droit, elles sont elles-mêmes produites par l’Etat, reléguées volontairement comme espaces  « périphériques » au droit et dont l’existence ne fait que renforcer la force du « centre » (Das et Poole 2004). C’est en formant une force centrifuge, une fuite politique de ce centre, qu’il me semble voir des possibles s’ouvrir. Il ne s’agit pas d’un chaos diffus, mais d’un ordre dynamique.

Hakim Bey a prôné un certain type de manifestation, sans vouloir la définir précisément, appelant à la spontanéité et la défense des libertés qui permettent, par moments, de créer des « zones autonomes temporaires » où les règles sont différentes, locales, égalitaires. On retrouve cette idée sous plusieurs formes chez différents auteurs : Hanna Arendt (1958) appelait à la multiplicité d’espaces publics comme unités politiques, Görz (2008) appelait à l’extension des zones libertaires existantes, dans une écologie politique qui se serait appropriée la technologie. Hakim Bey a eu cette intelligence de ne pas penser ces espaces comme permanents, mais de les penser sur le mode du « festival ». Le mouvement social spontané, une association telle que la CLASSE (tant qu’on la pense comme ouverte), semble faire partie de ces Zones Autonomes Temporaires. La question se pose aujourd’hui en termes de conflit : comment, dans une société entièrement régulée par un État au service d’une économie globale néolibérale, cet État régit-il ses relations avec des groupes temporairement autonomes  ?

Luttes « festivales » et histoire coloniale

On retrouve dans l’histoire des moments très précis de ces rencontres : l’impérialisme et le colonialisme. Il ne s’agit pas d’une période historique bien déterminée, mais de tous ces moments où des États stratifiés socialement ont eu à faire à des groupes égalitaires qui cherchait à résoudre leurs problèmes (matériels et politiques) collectivement. C’est le cas de certaines tribus afghanes, telle que les pachtounes (qui néanmoins, excluent les femmes de ces processus). Ce fut le cas de certains tribus des collines en Asie du Sud-Est qui fréquentèrent les grandes civilisations concentriques de l’époque. Ce fut le cas de certaines tribus amérindiennes au contact des français, anglais, portugais et espagnols. Ce fut, également, le cas des tribus africaines en contact avec les anglais, hollandais, belges ou français. Ce fut le cas des Cosaques aux abords des frontières russes. De cette histoire nous portons l’héritage. Mais personne ne nous a obligé à porter le fardeau des horreurs des vainqueurs. Nous pouvons faire le choix de faire honneur aux combats des vaincus, d’apprendre d’eux et de les réinjecter nos propres luttes sociales, assurant la continuité de toutes les luttes pour la liberté. Nous pouvons nous faire les héritiers de l’histoire des colonisés, et non de celles des colons – qui nous gouvernent encore. Car la lutte contre la hausse des frais vient de révéler, par la réponse violente  du gouvernement, la clé de tout progrès social : la question de l’égalité est intrinsèquement liée à celle la liberté – et non opposée à elle.

En ce sens, les luttes étudiantes, en tant que mouvement spontané et collectif, ont quelque chose à retenir des processus coloniaux de « pacification ».

Bien sûr, un mouvement social n’est pas une masse homogène : il est porté par ses divergences idéologiques, ses mouvances politiques. Mais aujourd’hui, il porte un projet politique commun. Quelle sera la technique de l’État pour institutionnaliser une hydre à mille têtes ? En premier lieu, il les classifiera : en catégorisant les différentes mouvances, en leur attribuant des noms. Comme si chacun d’entre vous pouvait assurer aujourd’hui dans quelle catégorie il s’inscrit. Mais l’État, en tant qu’entité stratifiée, qui a l’habitude d’agir par politique ciblant des groupes sociaux (politique pour les jeunes, politiques pour les retraités, politique pour les réfugiés, etc.), doit catégoriser l’incatégorisable. Car il sait qu’une fois que cette catégorisation est faite, elle prend vie par elle-même : on vient à s’y identifier. Voilà une première réserve qu’il faut avoir à l’esprit. Il s’agit pour l’État de créer des unités administrables, avec lesquelles il pourra négocier. Il tentera de les imposer lui-même, sous le couvert de la discussion. Or, c’est aux gens en lutte d’imposer leur mode de gouvernement. Le consensus et la démocratie directe, que les grecs ont réappris aujourd’hui par la force, sont une de ces possibilités (elles sont infinies, tant qu’il y a de la créativité).

Les leaders et l’État

Une fois la catégorisation opérée, il lui trouvera des leaders. Si ces leaders n’existent pas, il les implantera. Le processus est connu : il prendra le plus médiatique, le plus radical, le plus apprécié. Il lui attribuera un pouvoir. Rappelez vous de l’Indirect Rule et ne pensez pas qu’elle ait pu disparaître. Elle s’est simplement diffusée, voilée, transformée. Ce que l’État fera, c’est imposer un mode politique de représentation. C’est le début des processus d’institutionnalisation – et de déblocage des mouvements. Le but n’est pas de négocier, mais de faire passer la pilule.  S’il n’y arrive pas, l’État se modifiera lui même pour faire intégrer vos alliés. Rappelez vous que la social-démocratie, en Europe, a ces dernières années beaucoup plus privatisé que le néolibéralisme. Cela n’a été possible que pour une raison : les partis socialistes étaient proches des syndicats, et donc mieux placer pour faire faire passer les plans politiques. Il n’y a pas d’ami qui soit consensuel dans ce type de moment. Il faut choisir son camp, et les périodes de mobilisations collectives rendent plus lisibles les prises de position, tant qu’on le garde à l’esprit. En diluant ce qu’il aura désigné comme vos dealers en son sein, l’État diluera vos revendications.

Ce n’est pas le retour de la social-démocratie que votre gouvernement craint aujourd’hui. C’est l’absence de toute forme de concession par un mode de délégation de pouvoir. Ce n’est pas un combat de la social-démocratie contre le libéralisme auquel nous assistons. C’est celui de la démocratie directe contre l’électoralisme. En parlant du vote, Rousseau disait « Les gens pensent qu’ils sont libres parce qu’ils sont libres une minute tous les 5 ans ». Le débat ici n’est pas horizontal, celui de la gauche contre la droite. Il est vertical : celui du bas vers le haut. Il ne s’agit pas d’un individu, Charest, ou de son parti le PL. Il s’agit d’un mode d’organisation institutionnel que l’existence même d’une mouvement autonome temporaire de trois mois est en train de remettre en question. Nous savons très bien qu’on vous accuse d’être des casseurs. Les gens qui vous accusent ne sont certainement pas entrés dans vos universités, n’ont certainement pas lus vos tracts, vos analyses, n’ont pas vu vos modes de communications pour les partager. Ils veulent vous classer comme irrationnels, barbares, sauvages. Ils veulent vous civiliser. Vous « cuire », après une campagne de « pacification », disait l’administration coloniale britannique. L’assujettissement suite à la violence.

Méfiez vous des découpages en mouvance et la délégation des prises de décisions. L’État a tendance à imposer ce mode. « Vous voulez négociez, avec qui voulez vous qu’on le fasse ? » Bien sûr, la négociation est plus longue, plus complexe, lorsqu’il faut attendre des dizaines d’heure de débat, répéter dix fois ses arguments, s’accorder tous ensemble. L’État, dans sa version néolibérale, n’est pas une entité patiente. Parce que le capitalisme ne l’est pas : la globalisation est une course de fond. L’enjeu d’un mouvement est là, tant qu’il n’a pas obtenu ce qu’il voulait. L’État divise les mouvements en mouvances et leaders, car c’est là son mode standard d’interaction avec les communautés sans état, tels que les mouvements autonomes temporaires. Scott avance que la création des tribus en Afrique coloniale était la forme hégémonique de représentation des communautés sans état, produite quotidiennement dans la lutte pour le contrôle des ressources. La ressource dont nous traitons ici n’est évidemment pas productive. La ressource actuelle du mouvement de protestation, c’est l’occupation de l’espace public. Je peux me tromper sur ce point, et une réflexion sur les ressources du mouvement serait utile. Cette réflexion ne peut être que vôtre et collective. Mais ça ne change pas le processus général. Rappelons nous : par la règle de la majorité, le système politique évacue tout débat sur les désaccords. « Acceptez votre défaite » est l’argument de la majorité, qui par sa seule majorité se considère comme légitime. Existe-t-il un espace pour ces désaccords ?

C’est en catégorisant le mouvement, et en autorisant à certaines de ces catégories l’accès à ces ressources (disons donc l’espace public, mais aussi les espaces de négociations), que l’État a imposé ses catégories, et que ces dernières ont été appropriées par les mouvements qui, à l’origine, y résistaient. Une fois l’accès aux ressources donné, ceux qui y ont droit tendent à vouloir le garder. Le rôle des leaders du mouvement prend ici un sens détourné par l’État.

L’un des moyens d’éviter ces processus institutionnels, c’est de fonder le partage des ressources sur la collectivité. Rappelons-nous ici que l’une des ressources, c’est la prise de décision. C’est en divisant lui-même un mouvement en unités administrables qu’il pourra négocier (comme on négocie des rochers en faisant du rafting) que l’État légitimera son autorité. C’est aussi en forçant l’ensemble des étudiants qui ouvrent aujourd’hui les possibles à choisir des modes de décisions et de réflexions issus de sa propre entité : la délégation et la représentation, le vote et la concurrence des ressources. A lui opposer : le consensus, la décentralisation, la transparence et la concertation de tous.

Nous valons mieux que ça

Je pense qu’aujourd’hui déjà une partie de la lutte est gagnée. Et de l’autre côté de l’océan, c’est avec fierté que je regarde vos vidéos. Cette lutte n’est pas gagnée parce que vous avez rempli vos objectifs. Elle l’est tant que vous inventez de nouvelles formes de participations collectives. Elle l’est parce que vous résistez et que vous découvrez, avec horreur, que la police et l’État est fondé sur la violence : ce que les réfugiés, sans-papiers, malades mentaux, prisonniers, toutes formes d’autres enfermés à l’extérieur savent depuis longtemps, mais vivent dans l’ombre. Et que ce faisant, il vient d’engendrer une génération de sceptiques face à ses procédés. Qui, je l’appelle de mes vœux, cherchera à s’en passer.

Car nous valons mieux que ça.

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