Union européenne et immigration (7) : l’impossible homogénéisation

Pourquoi les pays de l’Union Européenne ne peuvent pas entièrement contrôler leur flux de migration ? Cet article est une introduction aux théories des migrations et à l’analyse critique des politiques migratoires. Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

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L’impossible homogénéisation

Comme l’analyse Geddes (2000, 39–42), le contrôle des flux de migrants par les pays européens nécessite une homogénéisation au niveau supranational. Se fondant sur les conditions de réussite d’une action publique, il énumère un ensemble de raisons pour lesquelles l’institutionnalisation d’une véritable politique de contrôle des migrations est peu envisageable à l’heure actuelle en Europe (Geddes 2000, 24–26). Parmi ces conditions, rappelons en quelques-unes :

  • Certains pays en attendent trop de pays d’émigration qui ne sont devenus que récemment des pays d’immigration ;
  • Une politique doit être fondée sur une théorie valide des causes et des effets, ce qui n’est actuellement pas le cas ;
  • Plus la chaîne d’implémentation d’une décision politique est longue, plus il y a de chance qu’elle soit réinterprétée à chaque niveau de transmission ;
  • Pour cette raison, tous les pays et toutes les institutions qui implémentent les décisions doivent être en accord sur ses objectifs. Si ce n’est pas le cas, elle sera vidée de sa substance et inefficace ;
  • Les seules politiques européennes vraiment efficaces sont celles qui ont été directement implémentées par des institutions supranationales (telle que la libre circulation).

En regard des éléments présentés ci-dessus, et notamment des agendas politiques contradictoires aux différents niveaux, il est difficile d’envisager l’institutionnalisation d’une politique supranationale homogène qui contrôle l’ensemble des causes des processus migratoires dans ses dimensions économiques, sociales et politiques.

Conclusion

Nous avons esquissés les raisons pour lesquelles un accord entre les pays de l’UE est peu probable, surtout à l’heure actuelle de la crise. Nous avons montré en quoi certains mécanismes économiques, sociaux et légaux à l’implémentation d’une politique tenant compte de l’ensemble des mécanismes des processus migratoires. Nous avons également souligné que les causes qui sont au fondement des causes de la migration internationale, est aussi au fondement de l’intégration européenne. D’une part, les politiques économiques européennes, telles que la PAC et la libre circulation des personnes et des biens sont deux des causes fondamentales de la création des chaînes migratoires. La mise en place du contrôle systématique de l’installation des personnes n’est pas sérieusement applicable. D’autre part, la reproduction des chaînes migratoires se fondent sur des rapports sociaux informels et relevant de la sphère privée.

Tous ces arguments vont dans le sens suivant : le contrôle des flux de migrants ne peut se faire qu’en appliquant une politique migratoire stricte et homogène au niveau supranational, à l’encontre des droits individuels et de la lutte contre la discrimination. L’idée de la défense d’un marché commun qui maintiendrait une culture européenne judéo-chrétienne en contrôlant entièrement ses migrations affronte deux paradoxes.

Le premier paradoxe est que la réduction de l’accès au territoire, puisqu’il ne modifie pas les flux de migrants mais les rend irrégulier, pousse les migrants à reposer sur une économie informelle sur la base de la solidarité ethnique, comme nous l’avons vu avec les niches ethniques. Se faisant, elle révèle la contradiction essentielle des politiques migratoires contemporaines en Europe et qui se caractérise par (a) une volonté de stopper les flux et (b) d’intégrer les migrants installés. Car, comme l’ont montrés Alba et Nee (Alba and Nee 1997), en réduisant la structure des opportunités des migrants, leur intégration se restreint au domaine de leur groupe ethnique. La rhétorique actuelle joue sur cette contradiction. La solidarité ethnique est la seule intégration possible du fait des conditions structurelles des États européens. Cette solidarité est ensuite présentée comme la cause de la non intégration des individus, alors qu’elle est une conséquence de la non intégration des sociétés. En somme, on empêche des groupes ethniques entiers de s’intégrer en les discriminant sur le marché du travail (que ce soit en leur refusant le permis de travail ou par la discrimination à l’embauche), et ensuite on critique un éventuel « repli communautaire »‘. Par ailleurs, la critique d’un « repli communautaire » ne tient pas compte des premières études sur les migrations qui affirmaient que ce retour au communautaire, loin d’être un signe de non intégration, était au contraire une étape nécessaire du processus d’intégration (Thomas et Znaniecki 1920).

Le second paradoxe sert de conclusion finale à cet argument. Pour contrôler ses flux, l’UE doit se voir attribuer et reconnaître les pleins pouvoirs supranationaux à tous les niveaux de la migration. Pour agir sur les causes, et non seulement sur les effets de la migration internationale, elle devrait en fait abandonner ses piliers fondateurs, c’est-à-dire l’accord de Schengen et la Politique agricole commune, c’est-à-dire les rares domaines où il y a consensus intergouvernemental. Pour préserver l’image que les élus se font de l’UE, ils devraient soit la dissoudre, soit changer totalement sa nature. La défense d’un marché libre commun n’est concrètement pas concevable avec celle d’une identité culturelle européenne conservatrice, par ailleurs totalement mystifiée, soit celle d’une Europe blanche et judéo-chrétienne. Pour le dire autrement : l’Union européenne comme projet économique libéral n’est pas compatible avec l’Europe comme projet culturel homogène.

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