Union européenne et immigration (2) : les chaînes migratoires

Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

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Les chaînes migratoires

Massey (1999, 49) a souligné des liens qui se forment entre des espaces de migrations. Ces chaînes migratoires peuvent se créer indépendamment des politiques : la situation exemplaire est le passage d’une migration de travail à une migration de peuplement, par le biais du regroupement familial. Les politiques peuvent tenter d’enrayer ces processus migratoires, en restreignant les législations sur le regroupement familial, comme c’est le cas en Union Européenne (MIGREUROP 2009, 123), mais cela ne garantit pas l’arrêt du regroupement, simplement sa mise en irrégularité. A titre d’exemple, la dernière modification de la loi concernant le regroupement familial en Belgique interdit à des enfants de faire venir leurs parents. On peut difficilement envisager qu’une famille souhaitant se réunir acceptent avec résignation une politique qui tient peu compte de leur réalité sociale.

Les flux de migration se reproduisent au travers des réseaux de liens tissés entre les populations du pays d’origine et les migrants installés dans le nouveau pays. Ces « installés » deviennent pour le pays d’origine du capital social, c’est-à-dire un élément structurel qui facilite l’action des acteurs et qui se fonde sur une confiance mutuelle entre ces acteurs (Coleman 1988). Concrètement, un belge qui souhaite quitter son pays aura plus de chance de partir dans une grande ville québécoise parce qu’il connaît des amis là-bas, ou qu’il communique depuis longue date avec des québécois, que de partir dans un petit village vietnamien qu’il aura choisi au hasard. Ce sont des considérations purement pratiques qui encouragent cet effet : la possibilité d’avoir un pied à terre, d’avoir accès des informations locales, etc. Une chaîne migratoire existe lorsqu’il y a tellement de liens entre deux espaces situés dans des territoires nationaux différents que le processus de migration ne peut plus s’arrêter, du fait par exemple de l’existence de transports et de communications quotidiens entre ces territoires.

Une illustration exemplaire de l’influence du capital social dans la création des chaînes migratoires est la constitution d’une niche ethnique avec ses normes et sa structure économique spécifique (Waldinger 1994). Une niche ethnique existe lorsqu’un ensemble de migrants s’approprient un secteur économique : c’était par exemple le cas des chinois possédant des lingeries dans les États-Unis du début du XXème siècle, ou des irlandais dans la police américaine. C’est actuellement le cas des pakistanais qui possèdent des night shops en Belgique. Comme la majorité du recrutement des travailleurs se fait par le réseau social, ce secteur économique tend à être occupé par un même groupe ethnique. Deux raisons expliquent qu’un secteur économique devienne une niche ethnique. Premièrement, cette niche est dévalorisée par le groupe ethnique hégémonique (Barth 2008), c’est-à-dire le groupe ethnique dominant dans la société d’installation. C’est parce qu’une majorité de belge n’est plus intéressé par la tenue des night shop que les pakistanais peuvent investir ce marché. Une niche ethnique peut par ailleurs se créer dans que le groupe ethnique qui l’investit ne possède les capitaux : par exemple, les échoppes du marché du midi appartiennent en majorité à des agriculteurs flamands, mais les vendeurs sur le marché sont d’origine maghrébine. Deuxièmement, si la niche économique devient une niche ethnique, c’est-à-dire si les pakistanais ont tendance à recruter surtout des pakistanais dans leurs night shops, ce n’est pas seulement parce que le mode de recrutement se fait sur base de son réseau social (sinon, les vendeurs du marché du midi seraient tous flamands).

C’est que les pakistanais des night shops (ou les marocains du marché du midi) sont eux-mêmes dévalorisés et discriminés dans les autres secteurs économiques du pays d’installation, et qu’ils ont donc peu d’opportunités ailleurs. En gros, on prend le boulot qu’on vous propose. Résumons. D’une part, le groupe hégémonique (les belges) évite un secteur économique qu’il dévalorise (l’horticulture, les nights shops, la vente au marché), d’autre part, il discrimine dans d’autres secteurs non dévalorisés (l’exemple extrême est la fonction publique fédérale) les autres groupes ethniques (marocains, pakistanais) qui se voient obligés de trouver du travail par leur réseau social dans les secteurs contrôlés par leurs proches. Pour le dire en termes sociologiques, l’existence de niches ethniques élargit la structure des opportunités d’un projet migratoire indépendamment de l’action publique ou des normes de la société d’installation. Le rôle de la  structure économique d’un pays est donc plus déterminant que ses politiques en matière d’immigration. Actuellement, les politiques prohibitionnistes sont donc plutôt contradictoire avec les réalités économiques.

Notons également que les connections entre espaces territoriaux (les chaînes migratoires) se font par le biais des intermédiaires. La configuration de ces intermédiaires peut ainsi améliorer le capital social, influençant le projet des futurs migrants en les informant sur le contexte structurel du pays ou en leur fournissant des ressources : si j’ai des amis belges qui possèdent une boutique à Montréal et peuvent me trouver du travail, il y a plus de chance que je déménage à Montréal qu’à Hô-Chi-Minh-Ville. Ces intermédiaires peuvent être des employeurs potentiels, des propriétaires de logement, mais aussi d’acteurs politiques ou juridiques locaux prêt à ouvrir et défendre des espaces de droits (Bonacich 1973).

Il y a d’autres processus qui peuvent former des chaînes migratoires. Massey (1999, 44) souligne la tendance à la sécurisation internationale, inséparable de la libéralisation des marchés internationaux, qui voit la multiplication des bases militaires dans le monde. La présence de militaire dans des pays étrangers augmente leurs contacts avec des les populations locales. Ces contacts répétés créent des liens entre les personnes, favorisant ensuite la migration. L’inévitabilité des contacts internationaux institutionnalisent des formes de migration, que ce soit sous des formes légales ou illégales (développement des organisations humanitaires pour soutenir les droits des migrants, économie informelle, passeurs), contribuant à enrichir un capital migratoire (Taylor cité par Massey 1999, 44). De manière générale, une chaîne migratoire peut se constituer dans tout espace où des populations de nationalités différentes peuvent nouer des liens interpersonnels.

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