Union européenne et immigration (1) : le projet migratoire

Pourquoi les pays de l’Union Européenne ne peuvent pas entièrement contrôler leur flux de migration ? Cet article est une introduction aux théories des migrations et à l’analyse critique des politiques migratoires. Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

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Une analyse sérieuse de la capacité des États à contrôler les flux de migrants nécessite une revue des fondements théoriques expliquant, d’une part, les mécanismes migratoires et, d’autre part, les processus de constitution des politiques nationales et européennes. En premier lieu, je présenterai une synthèse des connaissances actuelles concernant les processus migratoires. En second lieu, je défendrai l’argument selon lequel les États européens ne peuvent pas contrôler entièrement leurs flux de migrants en montrant, d’une part, que les politiques actuelles ne reposent sur aucune des connaissances présentées et, d’autre part, quels sont les blocages institutionnels et les conséquences d’une politique qui voudrait interdire purement et simplement l’immigration.

Les processus migratoires

« Il n’y a plus de fantasme, mais seulement des programmes de vie, toujours modifiés à mesure qu’ils se font, trahis à mesure qu’ils se creusent, comme des rives qui défilent ou des canaux qui se distribuent pour que coule un flux », disait Deleuze (Deleuze and Parnet 2008, 59). Les migrations internationales forment un prisme de situations très différentes, mais dont les processus sont semblables.  La notion de projet migratoire abordée ici  permettra de montrer que la migration n’est pas seulement fondée sur la décision d’un individu de s’installer dans un pays déterminé, mais que cette décision est ancrée dans un contexte social et un parcours de vie global. Chacune des notions suivantes sera abordées dans des articles à venir. En voici un aperçu.

La chaîne migratoire éclaire les raisons pour lesquelles la migration ne s’arrête pas une fois que deux pays ont noués des liens, quelles que soient les décisions politiques, simplement parce que les migrants installés ne rompent pas brutalement les contacts qu’ils ont établis. Les contextes structurels des états révèlent la nature des liens entre les pays et les raisons pour lesquelles, malgré un discours anti-migration, ni les pays d’émigration, ni les pays d’immigration ne pourraient avoir un contrôle sur ces processus dans le cadre de la démocratie libérale. Enfin, la globalisation des marchés décrit les processus contemporains qui favorisent la possibilité de migrer, en contradiction avec les discours anti-migration.

Le projet migratoire

Selon Castles (2007), les migrants adaptent leurs comportements par rapport aux contextes dans lesquels ils vivent. Par exemple, un migrant qui souhaitait rentrer dans son pays d’origine après une période de travail peut décider de rester et de ramener sa famille. Il ne s’agit pas seulement d’une intention de migrer, mais d’un projet migratoire. Le regroupement familiale est en effet l’exemple le plus flagrant. Par exemple, les travailleurs du sud qu’on avait fait venir après la guerre pour la reconstruction préféraient faire venir leur famille pour les faire bénéficier des infrastructures qu’ils avaient contribués à construire (métros, écoles) : c’est le cas des travailleurs italiens, marocains, polonais en Belgique. Une fois les liens établis dans son pays d’installation (avec des collègues, des voisins) et la situation sécurisée (travail fixe). Ainsi, toute grande migration de travail s’est transformée en migration de peuplement (par le biais d’un regroupement familial, encouragé ou non). Il faut donc comprendre le projet migratoire comme un ensemble d’objectifs qui s’adaptent et se transforment au cours de l’existence, comme tout projet de vie. Ce projet migratoire ne part pas toujours d’une intention personnelle. Certains projets sont décidés en communauté, par tout un village ou toute une famille élargie, d’envoyer un de ses membres dans un pays (Massey 1999, 48). J’y reviendrai plus tard.

Les objectifs de base du projet migratoire peuvent varier en fonction du contexte du pays d’origine et de ses relations avec le pays d’installation. Par exemple, l’immigration coréenne aux États-Unis est plutôt une immigration d’entrepreneurs de classe moyenne disposant d’un capital financier (Alba and Nee 1997, 46), alors que l’immigration algérienne en France était issue de la paysannerie kabyle peu qualifiée, recrutée directement dans les villages algériens (Sayad 2006). Le contexte du pays d’origine influence donc le type de projet migratoire au niveau individuel, mais cela n’empêche pas que les projets puissent être très divers, surtout à l’époque contemporaine où la variété des migrations est telle que certains chercheurs augurent l’arrivée d’un « âge des migrations » (Castles and Miller 2003). L’idée du migrant comme travailleur du sud peu qualifié à la recherche de travail dans le nord est aujourd’hui fondée sur une réalité des années septante. La situation actuelle est beaucoup plus diverse. Ainsi, l’étude des situations des migrants algériens en séjour irrégulier en France révèle au moins quatre profils aux motivations distinctes, même s’ils soulignent tous les conditions politiques et économiques algériennes (Têtu 2008). Cette représentation issue des années septante est celle qui participe à l’idée d’une « vague de migrants », alors que tous les pays membres de l’Union Européenne, à l’exception de la France, ont plus d’émigrés que d’immigrés chaque année.

En envisageant la migration non pas comme un simple trajet mais comme un projet de vie qui s’adapte au fur et à mesure des aléas, la nuance vis-à-vis des politiques publiques visant à adapter les comportements se comprennent mieux. Car c’est bien ce que visent à faire ces politiques : stopper certains formes de migration jugées indésirables (peu qualifiée), tout en encourageant d’autres formes de migrations jugées souhaitables (hautement qualifiée).

Ces politiques n’interviennent dans la vie des migrants que comme un  facteur facilitant ou entravant leur  projet de vie, mais elles ne déterminent pas ce projet. Ajoutons que le projet migratoire n’est pas uniquement fondé sur une logique économique, comme le veut le sens commun. Ainsi, le cas de cette sénégalaise, enceinte, mariée religieusement avec un belge et qui, découvrant qu’il est marié civilement en Belgique et tarde à divorcer, m’explique qu’elle vient d’une famille riche mais préfère vivre ici, dans la précarité, plutôt que d’affronter la honte de l’exposition de son échec conjugal à sa famille (entretien privé).

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