Archive for avril 2012

Union européenne et immigration (4) : L’impact de la politique des visas

26/04/2012

Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

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Les articles précédents nous ont montré que les processus de migration ne répondent pas seulement à des logiques juridiques ou économiques. Dans l’ensemble du projet migratoire, la possibilité d’avoir accès légalement au territoire n’est qu’une donnée parmi d’autres. La décision est fondée sur l’évaluation du capital migratoire dans son ensemble, qui symbolise à la fois les ressources et les opportunités du migrant. Une politique migratoire peut être un facteur facilitant ce projet si elle encourage la migration (c’est le cas par exemple pour les travailleurs hautement qualifiés, tels que pour la Commission Européenne). Au contraire, si la politique migratoire n’agit pas comme ressource, mais comme contrainte, cela ne modifie pas l’objectif du projet, mais simplement sa forme. Chacun des exemples abordés peut être lu en regard de cette contrainte.

Dans l’exemple du regroupement familial, les moyens légaux ne déterminent pas les processus de formation du capital social. Le migrant fera venir sa famille qui restera en séjour irrégulier. Pour pouvoir subvenir à leurs moyens, les membres de la famille devront alors se se replier alors sur des économies informelles, tel que le travail au noir. Les niches ethniques jouent un rôle de ressources mobilisables pour les différents acteurs, migrants ou intermédiaires.

Dans les secteurs informels, les activités sont simplement entretenues dans l’irrégularité. L’absence de séjour ne modifie ni les projets migratoires, ni l’organisation du travail, mais seulement ses logiques de recrutement, comme le montre l’exemple de l’industrie textile dans le quartier parisien du Sentier (Brun 2002). Brun a montré que le capital social y avait une influence plus forte que le contexte législatif. Il agit comme une norme sociale où les migrants deviennent chef d’ateliers puis recrutent d’autres migrants dans l’irrégularité. Même si les migrants travaillant dans le textile se font exploiter, ils préfèrent ne pas le signaler : la confiance qui existe entre eux et leur chef d’atelier, qui a eu le même parcours, est plus importance que celle qu’ils ont en l’État.

Dans le cas de l’horticulture wallonne, le moyen légal utilisé pour le recrutement de travailleurs polonais est choisi par la direction en fonction de sa facilité administrative, la tendance allant vers le détachement des travailleurs par la directive service au détriment du permis de travail de catégorie B, pour un ratio actuel de 50/50. Ici, la politique publique joue comme ressource dans le capital migratoire, facilitant le mouvement. Sa spécificité est, bien que la migration soit présente, sa tendance à s’effacer des catégories juridiques par la notion de travail détaché. Cette « immigration sans immigré » (Martiniello et al. 2010, 315), n’efface la présence des migrants que symboliquement, mais ces derniers sont toujours présents, entretenant toujours les chaînes migratoires. Si la migration ne peut être stoppée, elle peut être effacée.

En réalité, comme l’ouvrage dirigé par Martiniello, si la migration n’est pas souhaitée dans le discours politique, c’est bien la forme du travail immigré qui est souhaitée dans certains secteurs économiques. Cette formule éclaire les paradoxes actuels des politiques migratoires, qui semblent parfois contradictoires : c’est la forme du travail immigré qu’on recherche, tout en se débarrassant de l’immigré (ou au moins, de son existence dans notre réalité sociale). C’est bien ce à quoi arrive la directive services, puisque les travailleurs sont considérés comme « détachés », c’est à dire temporairement séparé d’un autre état, et pas temporairement membre du nôtre. En somme, on veut l’argent sans le beur.

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Union européenne et immigration (3) : dépendances structurelles et globalisation

19/04/2012

Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

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Les dépendances structurelles au travail immigré

Les dépendances structurelles au travail immigré concernent autant les pays d’émigration que les pays d’immigration. Dans le premier cas, l’exemple de l’émigration aux Philippines montre comment celle-ci se substitue à l’incapacité de l’État philippin à assurer des conditions de vie dignes pour ses nationaux (Castles 2007, 37), comme dans le cas des inondations de 2000 où les transferts financiers des émigrés ont permis de compenser 60% des pertes de revenus liées aux dégâts (Yang and Choi 2007).

Les pays d’immigration dépendent, eux, d’une main d’œuvre immigrée. Selon la théorie du marché du travail segmenté, (Massey 1999, 37–40), les schémas économiques post-industriels créent une demande permanente de travailleurs prêts à accepter des travaux mal payés, aux mauvaises conditions, précaires et sans possibilité d’avancement. Les profils répondant à cette demande étaient traditionnellement les femmes, les adolescents et les migrants ruraux. Leur caractéristique commune est de ne considérer que la dimension financière du travail accompli, et pas la dimension symbolique. La féminisation du marché du travail, les transformations démographiques et l’urbanisation dans les sociétés industrielles avancées a transformé ces profils. Cette demande en travail dévalorisé résulte du processus suivant. Si les employeurs tentent d’attirer des travailleurs en augmentant les salaires dans les secteurs dévalorisés, les salaires des autres secteurs hiérarchiquement mieux placés dans l’économie symbolique du pays devront être augmentés aussi. C’est le phénomène d’inflation structurelle. Ce n’est pas un processus économique, mais un processus social : on ne souhaite pas être payé la même chose que quelqu’un qui fait un travail qu’on considère comme plus dévalorisé que le sien. Pour éviter cette inflation, il est donc plus intéressant pour les employeurs de recruter des travailleurs exclusivement intéressés par l’argent, et dont l’occupation dans ce secteur dévalorisé n’est perçue que comme passagère. Avec le déclin de l’attrait des profils traditionnels qui répondait à ces conditions (les femmes, les migrants ruraux, les étudiants), le profil du migrant international est le dernier à correspondre.

L’exemple de l’horticulture wallonne illustre bien cet aspect (Martiniello et al. 2010, 153–155). La demande d’emplois saisonniers est importante dans l’horticulture wallonne, alors que l’offre est très faible, du fait de la perception dévalorisée par les belges de ce type de travail. L’entreprise étudiée ici fait appel à des travailleurs polonais. Un dirigeant de l’entreprise se marie avec la sœur d’une travailleuse. L’entreprise recrute essentiellement le cercle élargi de la famille. Les travailleuses déclarent que la présence d’une polonaise au sein de la direction est une « garantie », car elle maîtrise la langue. De plus, les employés communiquent l’état des conditions de travail à leurs amis en Pologne. L’ensemble crée un climat de confiance. Une niche ethnique (les cueilleuses polonaises) s’est formée, fondée sur un capital social (ces cueilleuses transmettent l’information sur les modalités de vie et de travail à leurs connaissances en Pologne) et par le biais d’intermédiaires (les cueilleuses, la femme du patron), entretenant par là une chaîne migratoire (dès qu’une cueilleuse arrête, elle est remplacée par une connaissance venue de Pologne, mais certaines s’installent et fondent une famille, offrant un pied à terre pour de futurs travailleurs ou membres de la famille).

La globalisation

Selon la synthèse théorique de Massey la cause première de la migration internationale est la pénétration des marchés capitalistes dans les sociétés non ou précapitalistes (Massey 1999, 48–49). Ce processus est le suivant. Le passage d’une économie de subsistance à une économie de marché favorise des techniques d’agriculture investissant dans les technologies pour augmenter la productivité, plutôt que de recruter de la main d’œuvre locale. Les populations rurales sans emploi migrent alors vers les centres urbains, où le revenu est plus élevé, même si le taux d’emploi n’est pas supérieur. Le travail dans les entreprises délocalisées les mène à produire des marchandises qu’ils ne peuvent s’acheter, créant une culture de la consommation et une idéalisation des pays développés qui contribue au projet migratoire. Dans les régions où il n’existe pas de sécurité sociale pour pallier aux oscillations du marché ou aux intempéries, les familles élargies misent sur la migration internationale pour s’assurer une base de revenus stable. Ces régions manquent également de banque capable de faire des prêts d’investissements et ce sont donc les revenus accumulés grâces aux  membres de la famille qui ont migrés servent de capital d’investissement. Dans ces cas, le choix de la migration ne relève donc pas seulement de l’individu, mais d’une décision collective, dans le but d’éviter des crises économiques au niveau familial ou communautaire. L’émergence de grandes villes globales participent également aux processus de migration internationale. Elles concentrent des métiers hyper spécialisés et consommateurs de services créant une demande de la forme de travail immigré. La segmentation du marché du travail est ici particulièrement importante

Pour résumer, le processus de globalisation créée des populations mobiles, une demande dans les centres urbains, et les moyens qui rendent possibles ces mouvements, par la facilitation des transports et des communications (augmentation de l’offre et réduction des prix). La migration est donc un phénomène intrinsèquement lié à celui de la globalisation, et tant qu’il y aura globalisation, les conditions économiques, techniques et sociales des migrations seront présentes, même si les conditions politiques font défaut.

Union européenne et immigration (2) : les chaînes migratoires

15/04/2012

Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

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Les chaînes migratoires

Massey (1999, 49) a souligné des liens qui se forment entre des espaces de migrations. Ces chaînes migratoires peuvent se créer indépendamment des politiques : la situation exemplaire est le passage d’une migration de travail à une migration de peuplement, par le biais du regroupement familial. Les politiques peuvent tenter d’enrayer ces processus migratoires, en restreignant les législations sur le regroupement familial, comme c’est le cas en Union Européenne (MIGREUROP 2009, 123), mais cela ne garantit pas l’arrêt du regroupement, simplement sa mise en irrégularité. A titre d’exemple, la dernière modification de la loi concernant le regroupement familial en Belgique interdit à des enfants de faire venir leurs parents. On peut difficilement envisager qu’une famille souhaitant se réunir acceptent avec résignation une politique qui tient peu compte de leur réalité sociale.

Les flux de migration se reproduisent au travers des réseaux de liens tissés entre les populations du pays d’origine et les migrants installés dans le nouveau pays. Ces « installés » deviennent pour le pays d’origine du capital social, c’est-à-dire un élément structurel qui facilite l’action des acteurs et qui se fonde sur une confiance mutuelle entre ces acteurs (Coleman 1988). Concrètement, un belge qui souhaite quitter son pays aura plus de chance de partir dans une grande ville québécoise parce qu’il connaît des amis là-bas, ou qu’il communique depuis longue date avec des québécois, que de partir dans un petit village vietnamien qu’il aura choisi au hasard. Ce sont des considérations purement pratiques qui encouragent cet effet : la possibilité d’avoir un pied à terre, d’avoir accès des informations locales, etc. Une chaîne migratoire existe lorsqu’il y a tellement de liens entre deux espaces situés dans des territoires nationaux différents que le processus de migration ne peut plus s’arrêter, du fait par exemple de l’existence de transports et de communications quotidiens entre ces territoires.

Une illustration exemplaire de l’influence du capital social dans la création des chaînes migratoires est la constitution d’une niche ethnique avec ses normes et sa structure économique spécifique (Waldinger 1994). Une niche ethnique existe lorsqu’un ensemble de migrants s’approprient un secteur économique : c’était par exemple le cas des chinois possédant des lingeries dans les États-Unis du début du XXème siècle, ou des irlandais dans la police américaine. C’est actuellement le cas des pakistanais qui possèdent des night shops en Belgique. Comme la majorité du recrutement des travailleurs se fait par le réseau social, ce secteur économique tend à être occupé par un même groupe ethnique. Deux raisons expliquent qu’un secteur économique devienne une niche ethnique. Premièrement, cette niche est dévalorisée par le groupe ethnique hégémonique (Barth 2008), c’est-à-dire le groupe ethnique dominant dans la société d’installation. C’est parce qu’une majorité de belge n’est plus intéressé par la tenue des night shop que les pakistanais peuvent investir ce marché. Une niche ethnique peut par ailleurs se créer dans que le groupe ethnique qui l’investit ne possède les capitaux : par exemple, les échoppes du marché du midi appartiennent en majorité à des agriculteurs flamands, mais les vendeurs sur le marché sont d’origine maghrébine. Deuxièmement, si la niche économique devient une niche ethnique, c’est-à-dire si les pakistanais ont tendance à recruter surtout des pakistanais dans leurs night shops, ce n’est pas seulement parce que le mode de recrutement se fait sur base de son réseau social (sinon, les vendeurs du marché du midi seraient tous flamands).

C’est que les pakistanais des night shops (ou les marocains du marché du midi) sont eux-mêmes dévalorisés et discriminés dans les autres secteurs économiques du pays d’installation, et qu’ils ont donc peu d’opportunités ailleurs. En gros, on prend le boulot qu’on vous propose. Résumons. D’une part, le groupe hégémonique (les belges) évite un secteur économique qu’il dévalorise (l’horticulture, les nights shops, la vente au marché), d’autre part, il discrimine dans d’autres secteurs non dévalorisés (l’exemple extrême est la fonction publique fédérale) les autres groupes ethniques (marocains, pakistanais) qui se voient obligés de trouver du travail par leur réseau social dans les secteurs contrôlés par leurs proches. Pour le dire en termes sociologiques, l’existence de niches ethniques élargit la structure des opportunités d’un projet migratoire indépendamment de l’action publique ou des normes de la société d’installation. Le rôle de la  structure économique d’un pays est donc plus déterminant que ses politiques en matière d’immigration. Actuellement, les politiques prohibitionnistes sont donc plutôt contradictoire avec les réalités économiques.

Notons également que les connections entre espaces territoriaux (les chaînes migratoires) se font par le biais des intermédiaires. La configuration de ces intermédiaires peut ainsi améliorer le capital social, influençant le projet des futurs migrants en les informant sur le contexte structurel du pays ou en leur fournissant des ressources : si j’ai des amis belges qui possèdent une boutique à Montréal et peuvent me trouver du travail, il y a plus de chance que je déménage à Montréal qu’à Hô-Chi-Minh-Ville. Ces intermédiaires peuvent être des employeurs potentiels, des propriétaires de logement, mais aussi d’acteurs politiques ou juridiques locaux prêt à ouvrir et défendre des espaces de droits (Bonacich 1973).

Il y a d’autres processus qui peuvent former des chaînes migratoires. Massey (1999, 44) souligne la tendance à la sécurisation internationale, inséparable de la libéralisation des marchés internationaux, qui voit la multiplication des bases militaires dans le monde. La présence de militaire dans des pays étrangers augmente leurs contacts avec des les populations locales. Ces contacts répétés créent des liens entre les personnes, favorisant ensuite la migration. L’inévitabilité des contacts internationaux institutionnalisent des formes de migration, que ce soit sous des formes légales ou illégales (développement des organisations humanitaires pour soutenir les droits des migrants, économie informelle, passeurs), contribuant à enrichir un capital migratoire (Taylor cité par Massey 1999, 44). De manière générale, une chaîne migratoire peut se constituer dans tout espace où des populations de nationalités différentes peuvent nouer des liens interpersonnels.

Union européenne et immigration (1) : le projet migratoire

13/04/2012

Pourquoi les pays de l’Union Européenne ne peuvent pas entièrement contrôler leur flux de migration ? Cet article est une introduction aux théories des migrations et à l’analyse critique des politiques migratoires. Chacun des articles peut être lus indépendamment les uns des autres, mais se situe dans un argument général sur l’incapacité des états démocratiques à contrôler entièrement leur migration, invitant donc à une reformulation des politiques de migration en d’autres termes que ceux de la sécurité et la prohibition.

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Une analyse sérieuse de la capacité des États à contrôler les flux de migrants nécessite une revue des fondements théoriques expliquant, d’une part, les mécanismes migratoires et, d’autre part, les processus de constitution des politiques nationales et européennes. En premier lieu, je présenterai une synthèse des connaissances actuelles concernant les processus migratoires. En second lieu, je défendrai l’argument selon lequel les États européens ne peuvent pas contrôler entièrement leurs flux de migrants en montrant, d’une part, que les politiques actuelles ne reposent sur aucune des connaissances présentées et, d’autre part, quels sont les blocages institutionnels et les conséquences d’une politique qui voudrait interdire purement et simplement l’immigration.

Les processus migratoires

« Il n’y a plus de fantasme, mais seulement des programmes de vie, toujours modifiés à mesure qu’ils se font, trahis à mesure qu’ils se creusent, comme des rives qui défilent ou des canaux qui se distribuent pour que coule un flux », disait Deleuze (Deleuze and Parnet 2008, 59). Les migrations internationales forment un prisme de situations très différentes, mais dont les processus sont semblables.  La notion de projet migratoire abordée ici  permettra de montrer que la migration n’est pas seulement fondée sur la décision d’un individu de s’installer dans un pays déterminé, mais que cette décision est ancrée dans un contexte social et un parcours de vie global. Chacune des notions suivantes sera abordées dans des articles à venir. En voici un aperçu.

La chaîne migratoire éclaire les raisons pour lesquelles la migration ne s’arrête pas une fois que deux pays ont noués des liens, quelles que soient les décisions politiques, simplement parce que les migrants installés ne rompent pas brutalement les contacts qu’ils ont établis. Les contextes structurels des états révèlent la nature des liens entre les pays et les raisons pour lesquelles, malgré un discours anti-migration, ni les pays d’émigration, ni les pays d’immigration ne pourraient avoir un contrôle sur ces processus dans le cadre de la démocratie libérale. Enfin, la globalisation des marchés décrit les processus contemporains qui favorisent la possibilité de migrer, en contradiction avec les discours anti-migration.

Le projet migratoire

Selon Castles (2007), les migrants adaptent leurs comportements par rapport aux contextes dans lesquels ils vivent. Par exemple, un migrant qui souhaitait rentrer dans son pays d’origine après une période de travail peut décider de rester et de ramener sa famille. Il ne s’agit pas seulement d’une intention de migrer, mais d’un projet migratoire. Le regroupement familiale est en effet l’exemple le plus flagrant. Par exemple, les travailleurs du sud qu’on avait fait venir après la guerre pour la reconstruction préféraient faire venir leur famille pour les faire bénéficier des infrastructures qu’ils avaient contribués à construire (métros, écoles) : c’est le cas des travailleurs italiens, marocains, polonais en Belgique. Une fois les liens établis dans son pays d’installation (avec des collègues, des voisins) et la situation sécurisée (travail fixe). Ainsi, toute grande migration de travail s’est transformée en migration de peuplement (par le biais d’un regroupement familial, encouragé ou non). Il faut donc comprendre le projet migratoire comme un ensemble d’objectifs qui s’adaptent et se transforment au cours de l’existence, comme tout projet de vie. Ce projet migratoire ne part pas toujours d’une intention personnelle. Certains projets sont décidés en communauté, par tout un village ou toute une famille élargie, d’envoyer un de ses membres dans un pays (Massey 1999, 48). J’y reviendrai plus tard.

Les objectifs de base du projet migratoire peuvent varier en fonction du contexte du pays d’origine et de ses relations avec le pays d’installation. Par exemple, l’immigration coréenne aux États-Unis est plutôt une immigration d’entrepreneurs de classe moyenne disposant d’un capital financier (Alba and Nee 1997, 46), alors que l’immigration algérienne en France était issue de la paysannerie kabyle peu qualifiée, recrutée directement dans les villages algériens (Sayad 2006). Le contexte du pays d’origine influence donc le type de projet migratoire au niveau individuel, mais cela n’empêche pas que les projets puissent être très divers, surtout à l’époque contemporaine où la variété des migrations est telle que certains chercheurs augurent l’arrivée d’un « âge des migrations » (Castles and Miller 2003). L’idée du migrant comme travailleur du sud peu qualifié à la recherche de travail dans le nord est aujourd’hui fondée sur une réalité des années septante. La situation actuelle est beaucoup plus diverse. Ainsi, l’étude des situations des migrants algériens en séjour irrégulier en France révèle au moins quatre profils aux motivations distinctes, même s’ils soulignent tous les conditions politiques et économiques algériennes (Têtu 2008). Cette représentation issue des années septante est celle qui participe à l’idée d’une « vague de migrants », alors que tous les pays membres de l’Union Européenne, à l’exception de la France, ont plus d’émigrés que d’immigrés chaque année.

En envisageant la migration non pas comme un simple trajet mais comme un projet de vie qui s’adapte au fur et à mesure des aléas, la nuance vis-à-vis des politiques publiques visant à adapter les comportements se comprennent mieux. Car c’est bien ce que visent à faire ces politiques : stopper certains formes de migration jugées indésirables (peu qualifiée), tout en encourageant d’autres formes de migrations jugées souhaitables (hautement qualifiée).

Ces politiques n’interviennent dans la vie des migrants que comme un  facteur facilitant ou entravant leur  projet de vie, mais elles ne déterminent pas ce projet. Ajoutons que le projet migratoire n’est pas uniquement fondé sur une logique économique, comme le veut le sens commun. Ainsi, le cas de cette sénégalaise, enceinte, mariée religieusement avec un belge et qui, découvrant qu’il est marié civilement en Belgique et tarde à divorcer, m’explique qu’elle vient d’une famille riche mais préfère vivre ici, dans la précarité, plutôt que d’affronter la honte de l’exposition de son échec conjugal à sa famille (entretien privé).