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Comment casser un mouvement pour les nuls

01/08/2009

Bruxelles c’est petit, les sans papiers se politisent dans les occupations, et récemment un petit groupe de bénévoles (il n’en faut pas beaucoup, maintenant un lien ou une pérennité à un mouvement sans structure et transmettre une expérience peut tenir sur quelques personnes clés) ont essentiellement apporté un soutien logistique qui a permis de lancer un mouvement de confrontation directe au travers des occupations. A coups d’expulsions distantes et sporadiques, des liens se sont créés entre les différentes occups. Hors, « comment casser un mouvement pour les nuls » ?

1/ Débloquer la source de frustration : en donnant le ministère de l’immigration à un parti « progressiste », qui se voit donc obligé de devenir l’avocat du diable. Ce « don » du ministère par le VLD (je ne vais pas rentrer dans les détails, mais on peut déjà se poser des questions sur le fait d’une refonte du gouvernement fédéral suite à des élections régionales, ça montre vraiment le manque de légitimité de la démocratie belge, même si là ça nous arrange relativement) a nécessité des conditions très strictes : « pas d’application d’une circulaire définissant des critères clairs ». Ainsi, si le ministère était transmis au parti au pouvoir le plus progressiste en cette matière (de nombreux blocages ont été constaté au PS, qui dirige le CPAS de Bruxelles 1000 et dont au moins 2 bourgmestres ont ordonnés des expulsions dans les  parcs), dans le contexte de la coalition gouvernementale propre à notre système politique, le VLD pouvait toujours mettre son véto. La crise ayant été trop loin, il a accepté la solution « one shot », des critères de régularisation qui ne sont valables que pour des personnes ayant entrés des dossiers avant certaines dates (notamment avant déclaration de l’accord, je pourrais critiquer tout ça s’il le fallait, mais là ça ne concerne pas directement le sujet). Maintenant, on ne peut plus retourner la balle contre le VLD, il n’est plus à l’immigration, même s’il a pu fonctionner comme une « holding » sur le ministère. De plus, remarque pertinentes des avocats, les fonctionnaires de l’office des étrangers ont été formatés pendant 10 ans à appliquer les critères de manière très restrictives sur ordre du VLD, ce qui veut dire que cette mentalité préformatée mettra en filigrane un frein à l’avancement des dossiers.

2/ Réprimer le mouvement : expulsions des bâtiments, des parcs. En une semaine, tout a été évacué. Nous avons même eu la surprise d’avoir des flics partout devant les bâtiments vides qui avaient été repérés, indice d’une mise sur écoute. Hors, nous ne sommes pas beaucoup dans le soutien à s’être échanger des infos ces derniers jours, et les lois antiterroristes légalisent ce type de pratiques et nous empêchent même de savoir ce qui est noté sur notre compte. D’une part, les expulsions sont légitimées par la phase 1 « vous avez eu vos critères maintenant », ok, mais les gens, ils sont toujours à la rue, familles comprises. On peut les dégager des parcs, des bâtiments vides, ils ne vont pas disparaître. MAIS, d’une part : diviser pour régner, en séparant les gens, en les dispersant dans la nature, on rompt les processus d’organisation. D’autre part : la territorialité, en faisant bouger les gens, on les sépare des liens de solidarité qu’ils ont tissés avec les habitants, les collectifs de soutien spontanés, ceux qui existaient déjà. Le territoire est le dernier point de rencontre, le plus essentiel, à l’organisation des gens à notre époque, car il n’y a plus comme avant de territoires communs (le mouvement syndical est né dans les églises, à l’encontre même de la religion catholique, ce n’est plus possible aujourd’hui).

3/ Manipuler l’image : dans les images qui ont été diffusées sur l’occupation de Saint Lazare, on criminalisait les occupants « a l’intérieur, il y avait des personnes qui étaient enfermées de force, et donc persécutées ». J’ai suivi cette occup depuis son premier jour, la sécurité y était extrêmement stricte, et elle se faisait de manière totalement dictatoriale. C’est le cas de nombreuses occups. Il y avait 600 personnes au début là dedans, et sa préparation a duré 3 mois avant d’entrer dans le premier bâtiment. (3 mois de réunions, de préparations administratives, de recueils de contacts). Les gens ne sortaient effectivement pas comme ça, il fallait demander un bon de sortie, expliquer ses raisons, etc. C’est honnêtement inévitable pour ne pas se retrouver dans des situations réellement criminelles, c’est également inévitable de voir naître des dérives de ce type de pratique , et c’est vraiment typiquement politique de retourner les situations contre les victimes de ces politiques. « Y a des magouilles dans ces trucs là », bien sur qu’il y a des magouilles, les politiques de contrôle de flux migratoires ne peuvent que créer tout un « illégalisme » parallèle, comme des réseaux de passages clandestins maintenant par des organisations criminelles, tout le monde le sait. Mais laquelle est la conséquence de l’autre ? Le processus a été amorcé il y a 2 mois avec les grèves de la faim, le message était en essence « ils font semblant, ils sont pas vraiment malade, ca vous coute de la tune, c’est vos impôts ». Le meilleur article que j’ai lu là dessus est la (assez court, et vaut le coup) : http://www.lesdoigtsdanslacrise.info/index.php?post/2009/06/12/De-quelques-Turtelconneries-dun-suicide-et-dun-stalinisme-qui-vient

Je pense que les événements actuels ne se font pas par hasard. J’ai appris une chose de mon maitre de mémoire : un mouvement social naît d’une communauté de frustration, qui se met à s’organiser autour d’une revendication. C’est l’essence même de tout mouvement et c’est les phases suivantes qui détermineront sa réussite et son intensité : tout d’abord, la nature des liens tissés pendant l’organisation, ensuite l’intensité de la confrontation avec les institutions politiques, et enfin la totalité de la valeur qui sera remplacée au profit d’une autre. Le gouvernement a amorcé une crise essentiellement politique. Aujourd’hui, il la désamorce en s’attaquant à tous ces niveaux : il tente d’ignorer toute confrontation en posant un interlocuteur plus engagé dans le dialogue, il efface la frustration en offrant des critères temporaires qui débloquent la situation pour la durée des traitements des dossiers en cours (soit les quelques années à venir), il annule la revendication en prétendant qu’elle a été remplie, en légitimant cette dernière par la première (la fin de la frustration). Il doit d’une part, pour être complet, annuler également le niveau essentiel de la base du mouvement : les liens de solidarité, en séparant matériellement les gens. La ministre de l’immigration, avant d’être « promue » à l’intérieur par son parti (qui récupère par là les éventuelles voies perdues en Flandre, sachant que l’opinion publique en Flandre, soit les médias, véhiculent une image très différente que dans les régions francophones des sans papiers et de la ministre, beaucoup moins critique sur cette dernière, beaucoup plus dur sur la première, sans doute parce que c’est la communauté la plus rassemblée autour d’une identité nationale ou communautaire), promotion qui n’a d’ailleurs été décriée dans aucun médias, mais simplement mentionnée, avait sorti une circulaire intensifiant les procédures de contrôle des sans papiers ou des personnes connaissant des sans papiers, circulaire critiquée par les ONG. En regard de cela, il est difficile de ne pas imaginer qu’elle n’était pas au courant de sa mutation bien avant, et qu’il n’y ait pas eu anticipation.

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