Archive for mars 2009

Chercher des solutions

24/03/2009

De toutes parts, les attaques se font sentir. Les procédures d’activation des chômeurs s’endurcissent alors que ferment des entreprises, que les banquiers se distribuent des stock options. En France, on en arrive à travailler plus pour gagner autant. Et cette concession mène à la banqueroute. En Belgique, les contrôleurs de bus portent des menottes, et chassent les sans-papiers. Le mouvement de soutien à ces derniers relève d’un enjeu bien plus profond que le simple phénomène migratoire. C’est un combat contre les zones de non-droit. Contre la société de contrôle. Contre le procès d’existence. Une réappropriation et un retournement du droit en tant qu’arme contre le pouvoir auquel il est asservi. Une lutte contre notre propre incarcération quotidienne, contre cette condition de justification d’être en tant qu’être. En Suède, une lutte juridique a lieu sur le terrain de la propriété intellectuelle. En Israël, ce qu’on ose appeler sans ironie le « droit international humanitaire » se retranche cyniquement comme une huitre qu’on asperge de citron. Si leurs attaques n’ont rien de militaire et tout de génocidaire, leur guerre est bien réelle sur le terrain légalité-contre-humanité. Hors, le droit est une arme à double tranchant du pouvoir : ces conflits annoncent qu’une lutte est en cours.

Les réformes de l’enseignement européen le dérobent à l’éducation et l’unilatéralise en une même doxa. Il n’est plus question d’être formé (« apprendre » est un mythe d’une autre génération), mais de savoir se soumettre. Les rituels de baptême de l’université incarnent des mécaniques de dressage. Les bals de fin d’année de l’enseignement supérieur sont une marque affligeante du type de socialisation attendu par « le monde du travail ». Ce monde qui s’effrite. Les acquis sociaux explosent et il ne reste rien d’un mouvement organisé de contestation. Les ruptures de contrat volent à la pelle, Total redistribue 14 milliards de ses bénéfices à ses actionnaires et « la liberté de penser s’arrête où commence le code du travail », nous dit la présidente du MEDEF, dont les ouvrières doivent lever la main pour demander la permission d’aller aux toilettes. Cette réalité est celle d’une majorité du monde.

Le discours idéologique d’aujourd’hui est d’une absurdité effarante. Le retour à l’interventionnisme est annoncé comme une rédemption nécessaire pour le bon fonctionnement social de demain. 30 ans d’ultralibéralisme sont effacés en quelques éditoriaux dans la presse nationale par ses défenseurs convertis qui, hier encore, n’en démordaient pas de leurs convictions. En vérité, ces 30 années n’ont été qu’une attaque fulgurante contre les possibilités de collectivités et les liens de solidarité. Ce discours interventionniste fait preuve d’une amnésie inquiétante. « Le capitalisme de demain sera différent » nous annonce-t-on. C’est faire preuve d’une grande étroitesse temporelle dans sa perception de l’histoire. Les politiques interventionnistes ont toujours eu lieu. Elles ont toujours eu lieu après les crises. Elles ont toujours laissé place, finalement, à l’expansionnisme. Elles n’ont pas sauvé l’économie, elles ne sont qu’un élément d’une suite de transformations libre-échange/protectionnisme/libre-échange/protectionnisme qui s’entremêlent, parsemées de crises, depuis au moins la révolution industrielle.

Ce qu’on nous annonce, à gauche comme à droite, est une promesse salvatrice par le retour au keynésianisme. Ca n’avait déjà pas marché à l’époque. Les Etats-Unis ne s’étaient sorti de la crise que grâce à la guerre. Le pays le plus touché par le crash de 29, l’Allemagne, a sombré dans un aveuglement psychotique que personne ne désire se voir répéter. L’Europe entière n’a pu se relever que parce qu’elle était en cendres. Le capitalisme de demain sera celui d’hier. Ce sera toujours le même, avec les mêmes façons de le gérer, qu’on alterne, de la face A à la face B, alors que le disque est rayé. Le discours actuel prétend nous faire croire que la crise actuelle est celle du libéralisme. C’est un leurre. Le libéralisme n’est qu’une phase nécessaire du mode de production actuel. Centrer la critique sur cette doctrine revient à accuser l’arme à feu d’un braqueur sans mettre en cause celui-ci et en niant qu’il en porte une seconde. Toutes ces tergiversations se détournent des réelles conséquences du consumérisme, dont le glas a finalement sonné.

Car l’annonce a eu lieu, il y a peu, dans le milieu scientifique : « Le moment où on aurait pu éviter un réchauffement climatique de 2 degrés est passé. Les occasions d’y parvenir ont été gâchées pour cause de déni et de retard à agir ».

Face à cet échec, cherchons les solutions.

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Le Grand Soir n’arrivera pas

03/03/2009

Le Grand Soir n’arrivera pas. La grande révolution tant attendue par les milieux militants historiques n’est pas un événement inéluctable qu’il suffit d’accueillir quand il surviendra. Les crises actuelles, sociale, économique, écologique, énergétique, ne sont pas une conjoncture malheureuse : elles sont une seule et même crise, celle d’un système qui ne peut fonctionner que par l’entretien et l’approfondissement de ses contradictions, donc de ses inégalités. Les grands théoriciens du but de l’existence se trompent en hurlant le constat de la fin d’une civilisation, de sa mort clinique, bouffée par elle-même. C’est là une insulte à l’intelligence vicieuse qui a permis à ce système de trainer jusqu’ici. Politiques, économistes, néolibéraux, néokeynésiens, tous les défenseurs du système capitaliste trouveront toujours une solution de secours pour réanimer le système au seuil de chaque nouvelle crise plus importantes les unes que les autres, tel un film d’horreur de série B où le monstre revit à chaque scène avec une absurdité comique au moindre bon vouloir de ses producteurs. Mais face ces scènes, aucun spectateur n’est dupe, bien qu’il les applaudisse.

Croire que le système économique va se scléroser définitivement sans bénéficier l’énergie du désespoir de ses théoriciens, se transformant de lui-même en une alternative viable, est une absurdité. L’immobilisme spectaculaire de chacun résulterait en, simplement, une plus grande violence à l’encontre de leurs droits, de leur dignité, de leur qualité de vie au bénéfice de ceux qui, seuls, disposent de la volonté et des compétences pour entretenir, quelques années de plus, ce mode économique désormais archaïque. Le discours écologique en est la preuve. La course à la productivité qui est au cœur du système est destructrice pour l’environnement. Le protocole de Kyoto n’est qu’une bourse aux actions dans le droit d’émettre du co². Aucune remise en question de la part des grandes entreprises, aucune volonté de remettre en question sa logique de production : simplement de marchandiser sa pollution sur un nouveau marché (à peine surprenant, puisque la marchandisation de toute chose est à la fois la fin et le moyen du mode de production actuel, et tout ne peut donc tendre qu’à cela). Face à cet échec, qui, dans ce discours, doit supporter la crise écologique (et, en réalité, la crise tout court) ? Nous, les citoyens lambda. Comment ? En prenant des précautions quotidiennes. Ainsi, dans une société où il n’est plus à prouver que l’association des êtres humains en organisation décuple à l’exponentiel ses capacités de faire n’importe quoi, de l’augmentation de la productivité à la recherche spatiale en passant par des activités qui impliquent la destruction massive de l’environnement, on nous demande de fermer nos robinets en nous brossant les dents, de trier nos canettes de coca et de nous chauffer moins pour plus cher. Ce type de discours offre un bon exemple de ce qu’on attend de nous. Et l’attente de l’effondrement total pour poser de nouvelle base n’est qu’un immobilisme politique, quel que soit le nombre de tracs distribués ou de participations aux manifestations, qui dessert ce conservatisme. Les révolutions, c’est-à-dire « les changements radicaux de mode de production », donc des moyens et des fins de notre logique de production des biens, ne sont jamais tombées du ciel. Des cinquantaines, parfois des siècles de préparation ont seulement permis une révolution, et sans forcément la préparer dans l’attente même de cette révolution, mais autour de réflexions et d’actions sur une nouvelle façon de vivre face à une société qui ne correspond pas, à un moment donné de l’histoire, à ce qu’on attend d’elle. Les révolutions sont les conséquences brutales d’une longue dissolution de pratiques de la vie qui donnent place à des alternatives. Parfois, elles n’arrivent jamais, et les nouvelles façons d’envisager la vie, la satisfaction des besoins, mettent des siècles à s’étendre. Et l’idéologie de la mondialisation nous a fait croire que partout, tout le monde doit produire et consommer partout de la même façon, conjoncture qui est une anomalie historique aujourd’hui.

L’avenir d’aujourd’hui, c’est le local. C’est la proximité. L’avenir aujourd’hui, ce n’est pas vous, moi, tout seul dans son coin à se demander comment le monde entier va passer cette crise.

L’avenir aujourd’hui, c’est votre espace social. Votre groupe. Vos proches. C’est la force des liens que vous tissez dans un monde où les valeurs de long terme (confiance, loyauté, fidélité) sont contradictoires avec celles du court terme valorisées par l’efficacité professionnelle. Qu’importe d’avoir rapporté plus si on s’est écouté plus. Qu’importe de satisfaire plus de besoins si on s’est humainement échangé plus.

Les alternatives d’aujourd’hui ne viendront pas par elles-mêmes, pour sauver le monde entier. Il n’y aura pas de new deal social. Il n’y aura pas de new deal écologique. Elles viendront par la volonté, la prise de conscience et la capacité de chacun à construire sa vie, au moyen de petits choix dans la vie quotidienne (réduire le téléphone au service de la visite, réduire le vote au profit de la désobéissance) dans l’unique but de faire des relations interpersonnelles le but et le moyen d’une société.

Ce que j’appelle l’immobilisme politique, ce n’est pas ne rien faire. C’est continuer à suivre les scripts préconçus de l’existence actuelle qui nous sont structurés par le système en place, qui est un échec. L’immobilisme politique, c’est continuer à voter à gauche en lisant sans avoir un  programme politique personnel. C’est se désintéresser de la construction de la société sous prétexte qu’elle nous propose des parlementaires pour le faire. C’est ne pas s’engager dans les comités de quartiers.  C’est laisser les voisins s’engueuler. C’est marcher sur les gens dans la rue pour se rendre au boulot. C’est « être un bon père de famille et payer ses impôts » pour la sécurité sociale [alors que les seuls secteurs qui ne sont jamais en defficit sont la police, l’armée, la recherche], en évitant le social (la participation et le contact permanent avec les communautés hors de son travail non pour produire, mais pour façonner l’espace social que nous désirons).

Le système institutionnel nous arraché à l’existence et à la participation collective en dehors de la production ou des services, en nous imprimant les valeurs du travail au delà de celles de la loyauté (valeurs qui, à la quintessence de l’état-providence, pouvaient encore se confondre au travers d’entreprises ou organisations syndicales structurellement monolithiques) tout en donnant l’illusion que nous n’avons besoin de nous soucier du reste.

Et aujourd’hui, on peut bien se demander pourquoi on se sent seul au réveil. Même avec l’autre.

Car il nous reflète sans doute le spectre de notre propre existence fissurée en nous-même. Et le sens même le plus profond de la nécessité d’aimer à tout prix à l’heure actuelle n’est peut-être que le sentiment désespéré de pouvoir combler ce vide intense que l’on ne croit même plus pouvoir fuir.

Et le partage de ce mensonge est une tragique mise en abîme.