Sortir des fers

Quand Bourdieu déconstruit l’institution scolaire (1), il ne faut pas seulement y voir une critique de l’école. Il faut lire cette analyse avec la vision d’Illich (2) quand il voulut éviter la censure : il faut y voir les mécanismes de fonctionnement qui doivent nous permettre de déconstruire, non seulement l’école, mais surtout le concept d’institution en tant que tel. Ce dont elle est l’unique expression.

J’ai été marqué par une pensée d’Hanna Arendt (3) lorsqu’elle décrit comment, lors du procès d’Eichmann, le procureur voulait le punir d’avoir meurtri les juifs parce qu’ils étaient juifs où ce procès devait être celui d’un crime perpétré « contre l’humanité sur le corps du peuple juif ».

Il en est de même avec l’attaque de l’institution scolaire. Nous ne devons pas nous attaquer aux écoles parce qu’elles sont des écoles, mais au « système institutionnel » au travers de la critique sur le « corps » de l’institution scolaire. Ainsi, il ne faut pas lire la démonstration de Bourdieu comme une attaque contre les appareils idéologiques, mais comme une attaque à l’encontre du « modèle de l’institution » qui unilatéralise notre pensée.

On pourrait croire, en disant cela, qu’il faut appliquer sa critique à l’état. Ce serait surestimer l’état que d’y voir le seul outil de l’organisation de notre société. L’état, comme l’école, n’en est qu’une expression, à la fois l’outil de légitimation des classes et le régulateur qui contient, quelquefois, la véritable sauvagerie des oligopoles, des multinationales, bref, des institutions du marché. C’est ce dernier modèle qu’il faut déconstruire, attaquer, mettre à bas. Ce travail de compréhension est déjà scientifiquement entrepris par des journalistes, sociologues, scientifiques, mais surtout citoyens engagés. Notre devoir à nous, est simplement de s’informer, de vérifier, d’analyser ces réflexions. Ainsi, l’analyse des liens entre l’entreprise automobile (coeur de la production dans la société actuelle -du moins jusqu’à aujourd’hui) a été entreprise par Illich et poursuivie par Gorz (qui nous fait une démonstration troublante  de simplicité du cycle vicieux dans lequel nous nous sommes plongé avec la voiture) (4). Ce travail a également été fait au sujet des multinationales pharmaceutiques (l’un des secteurs les plus puissants du monde) par Beauchesne (qui nous apprend que l’héroïne a été conçue par l’entreprise BAYER, qui, après son interdiction, s’est mis à concevoir les tests de dépistages – reconversion courante dans ce secteur) (5). Il nous revient, en tant que membres d’une société soumises à ces entreprises, de chercher au moins à comprendre leurs mécanismes.

Chomsky (6) a résumé la chose en reprenant cette image des ouvriers libertaires en Amérique du sud : l’état c’est une cage, mais hors de la cage, il y a les fauves. Ainsi, la critique de Bourdieu, ou d’Illich, doit dépasser celle de l’institution scolaire, dépasser sa translation à l’institution étatique, et être transposée, travail complexe, au cœur de la société, si l’on veut réellement révéler les mécanismes de la société. Ce cœur, c’est l’économie de marché. Cela peut sembler compliqué, mais induit pourtant une réflexion sur des concepts assez simples : le « travail salarié » par exemple. Quel est la place du travail dans la société actuelle ? Pourquoi n’envisage-t-on même plus une vie convenable en travaillant ne serait-ce qu’une matinée par jour ? Voire un jour par semaine ? Avec la même fermeture d’esprit qu’un serf n’imaginait pas la société médiévale sans la religion (chose absurde aujourd’hui), ou un esclave sans maître à l’antiquité ? Quel est la différence entre le travail et l’activité ?

Et ce travail, titanesque, n’est pas réservé aux élites. Il n’est pas le terrain unique réservé aux économistes. Il n’est l’exclusivité d’aucune institution. D’aucune école. D’aucun état. D’aucun think tank.

Il ne peut être fait que par nous, la base, les citoyens. Il ne peut être fait que par l’ensemble de la société, les éboueurs, les instituteurs, les étudiants, les secrétaires, les infirmiers, les salariés, les intérimaires, les intermittents du spectacle, en quelque sorte ce qu’on appelle la « classe moyenne » pour nous diviser mentalement de la lutte ouvrière en laquelle on ne se reconnait pas, alors que nous sommes comme elle, la classe qui permet la production des richesses. C’est nous, et non seulement une prétendue élite intellectuelle, même ouvrière ou « moyenne », dans le but de guider une masse vers son émancipation notoire car la révélation de ces mécanismes, dans le but de construire une nouvelle société, est comme tout enseignement : c’est son processus de compréhension, la volonté de participer à son processus, et non sa révélation directe, qui fait qu’une alternative est possible.

Et cette tâche que nous n’avons pas envie de faire, parce qu’on nous en a enlevé l’envie en nous disant que ce n’était pas notre rôle que de comprendre la société (et comment comprendre autrement une société fondée sur l’économie de crédit qu’en comprenant le fonctionnement de ces crédits à leur source), que des experts ou spécialistes s’en occupaient pour nous, cette tâche, nous devons nous la réapproprier. Cette envie de comprendre, de participer à la société, on nous l’a enlevée, justement, par le travail. Qui a envie, après une journée de 8 heures, de réfléchir à la crise, de réfléchir à des alternatives locales, de se concerter avec ses amis pour en parler ? On les voit si peu qu’on les consacre à des loisirs plus « faciles ». Et c’est normal. Et c’est ce qui rend, aujourd’hui, notre tâche doublement ardue.

Et c’est pour cette raison que j’écris ce texte. Non pour convertir qui que ce soit à une cause ouvrière abstraite, non pour hurler aux oreilles de chacun l’aliénation dans laquelle il s’enferme et le voir se fermer à moi, mais pour vous rappeler que nous vivons en société, que le savoir-vivre en société nécessite de la comprendre, et que pour la comprendre, il faut faire l’effort de la comprendre. Et je ne veux pas dire qu’il faut faire de l’économie, ou voter gauche ou droite. Simplement porter une once d’intérêt au monde qui vous entoure : lisez les médias nationaux, lisez les médias indépendants, lisez les médias alternatifs, ouvrez des dictionnaires, des encyclopédies, tâchez de comprendre les problèmes qui vous entourent et qui ne vous semblent pas anodins. Ne vous contentez pas de « 1000 morts à Gaza » ou « le baril à 60$ ». Ayez le réflexe d’une volonté de compréhension plus systémique car tout est intrinsèquement lié, et vous verrez vous-même les mêmes lois émaner des mêmes organisations et mener aux mêmes événements.

En somme, tentez, simplement, de dépasser les réflexions faciles de sens commun. Evitez les raccourcis de pensée. Prenez conscience des moments où vous traitez simplement de choses complexes, reconnaissez-y vos limites et, surtout, prenez la peine de les repousser. Tentez d’élargir le « cadre » de votre réflexion, de sortir de votre modèle référentiel pour une compréhension plus globale des choses.

Parce que sans ça, les belles idées n’ont pas de sens. Car les idées qui portent un projet de société n’expriment que le sens que vous leur donnez, et pour qu’elles soient viables, il faut avoir le désir de comprendre dans quel monde on vit, et le désir de le partager avec ses proches dans une société où c’est presqu’un tabou.

C’est pour cette raison que j’ai décidé d’écrire ici, et de tenter de donner des éléments de réponses à des questions dont les réponses de sens commun ont parfois l’air simple et satisfaisant, mais qui, après une faible recherche, s’éclaire sous un jour complètement différent. J’ai la prétention de penser que c’est ce qui, aujourd’hui, dans la société post-industrielle occidentale, nous maintient dans les fers. Bien plus que les contrefaçons médiatiques qui se déconstruisent facilement. Ce manque d’intérêt, ou plutôt, ce manque de « passage à l’acte intellectuel » dans la compréhension de ce qui nous entoure.

Ce blog s’adresse à mes proches, ou moins proches. Si je vous en ai donné l’adresse, c’est que j’ai éprouvé une certaine confiance intellectuelle et que j’ai éprouvé le désir de  disséquer certains acquis de la société actuelle de manière relativement scientifique.  J’aimerais quand même vous dire que si j’ai une once d’espoir aujourd’hui, c’est grâce à des échanges avec vous. Je posterai rarement, parce que je prends le temps d’étudier mes sujets, mais je posterai sûrement.

On pourra me reprocher ici d’être victime de ce que j’appelle à dépasser : de parler au nom d’une certaine catégorie d’une minorité occidentale dans une société donnée. Je le fais en conscience de cause, parce que c’est à cette catégorie que je m’adresse. Celle du citoyen lambda pas encore à la rue ou dans la misère la plus totale, mais vivant à un niveau de société qui donne à la fois accès à la perception de cette misère, que nous frôlons, et à la possibilité d’y réfléchir. En réalité, je m’adresse directement à mon espace social, et c’est ce qui justifie, je pense, ma prise de position ici  et les choix de  mes arguments. Parce que je pense que si on ne peut pas échanger avec tout le monde, on peut au moins le faire avec les gens qu’on rencontre. Parce que j’arrive à un stade où trouver dans chaque petit détail de la vie une originalité nouvelle et la colorer d’une nouvelle façon ne suffit plus à me faire détourner le regard de la crise sociale qui pleure, aujourd’hui au creux de nos oreilles.

(1) P. BOURDIEU & JC PASSERON, La reproduction, Ed. Minuit, 1970

(2) I. ILLICH, La société sans école, Ed. Seuil, 1971

(3) H. ARENDT, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Ed. Seuil, 1966

(4) A. GORZ, [ « l’idéologie sociale de la bagnole » (1973) ], Ecologica, Ed. Galilée, 2008

(5) L. BEAUCHESNE, Les drogues. Les coûts cachés de la prohibition, Ed. Lanctôt, 2004

(6) « Chomsky & cie », film de O. AZAM & D. MERMET, Mutins de pangée, 2008

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